Enquête
Rares îlots de verdure, les fermes urbaines se réinventent

La ferme Aebi, l’une des dernières exploitations à Lausanne, va disparaître. Ailleurs en Suisse, d’autres domaines luttent pour survivre en ville, favorisant les circuits courts et menant des actions de sensibilisation.

Rares îlots de verdure, les fermes urbaines se réinventent

«Aucun de mes enfants ne souhaite reprendre le domaine, alors il n’y a pas d’autres solutions que d’arrêter», expose Jean-Marc Aebi, propriétaire de l’une des dernières exploitations agricoles en zone urbaine lausannoise. Au cœur de Chailly, les deux hectares de culture maraîchère de la ferme Aebi, qui abritent un marché en vente directe, pourraient céder leur place à des immeubles, dès l’année prochaine. Les parcelles qui appartiennent à la commune devraient quant à elles accueillir jardins communautaires, potager pédagogique et autres projets à vocation agricole (voir encadré ci-contre). Mais les habitants du quartier sont déjà nostalgiques. «Les clients sont des habitués, relèvent João Jardim et son fils Igor, les actuels exploitants. Un lien s’est créé au fil des années. L’ambiance est particulière.»

Ailleurs en Suisse romande, les fermes en ville sont confrontées à de nombreux défis. À l’heure de l’urbanisation croissante, le domaine maraîcher des frères Beyeler, à Yverdon-les-Bains (VD), évolue difficilement entre barres d’immeubles, zone industrielle et autoroute. «Quand mon grand-père a acheté ces parcelles en 1946, c’était la campagne. Aujourd’hui, tout a changé et c’est une catastrophe», déplore Martial Beyeler, qui dénonce plusieurs actes de vandalisme dans ses champs. «Certains promènent leur chien ou font du vélo dans les plantations. Parfois, des riverains appellent la police pour se plaindre du bruit de ma pompe d’arrosage!» D’ici quelques années, l’agriculteur espère faire construire des logements sur une partie de ses terres. «Je conserverai juste de la place pour la vente directe. C’est la seule chance pour les petites exploitations en ville.»

Coopérer pour survivre

Jean-Luc Chollet, ancien gérant du domaine de Rovéréaz, aux portes de Lausanne, témoigne d’une évolution semblable de son exploitation ces dernières décennies. «Peu à peu, la ville s’est étendue pour arriver jusqu’à mes champs. J’ai tenté de lutter, mais en vain. Une partie est devenue un parc public, puis une route cantonale l’a traversé», raconte l’ex-agriculteur, qui possédait, entre autres, du bétail et de grandes cultures. «L’organisation traditionnelle de la ferme n’était plus adaptée à son environnement», résume-t-il.

Suite à un appel à candidature de la Ville, propriétaire des terres, pour réorienter le domaine vers une agriculture bio de proximité, l’exploitation a été reprise par un collectif. Depuis 2017, trois projets cohabitent: le Jardin aux 1000 mains, un espace pédagogique en permaculture, la coopérative L’Autre Temps, qui propose des places de réinsertion, et la Sàrl Ferme de Rovéréaz, gérée par Gilles Berger. «Nous faisons essentiellement du maraîchage et des grandes cultures. Cet automne, un verger sera aussi planté pour diversifier notre offre, que nous valorisons en circuit court, souligne le trentenaire. Les collaborations locales sont importantes. C’est un modèle prometteur.»

Un réseau genevois

Si la Municipalité de Lausanne a mis en place une stratégie d’agriculture urbaine visant une plus grande collaboration ville-campagne, le canton de Genève est particulièrement pionnier dans le développement de fermes urbaines nouvelle génération. En plus d’être des lieux de production agricole, ces dernières ont un rôle de sensibilisation et de mise en valeur du terroir local. Martin Riondel, de la Ferme de Budé au Petit-Saconnex, acquiesce: «Nous ne produisons que 10% de ce que nous vendons. Notre fonction est de mettre en valeur les autres producteurs de la région, tout en organisant des événements festifs et pédagogiques. Ce mode de fonctionnement novateur permet aux petits domaines urbains comme nous d’exister.» Alors que 35% des Genevois ne sortent pas de la ville pour consommer, ces structures sont des relais de l’agriculture local périurbaine et défendent une alimentation durable.

«D’ici dix ans, à Genève, un véritable réseau de quatre ou cinq exploitations devrait se mettre en place», se réjouit Emmanuel Ansaldi, adjoint scientifique à l’Office cantonal de l’agriculture et de la nature, en charge du développement de l’agriculture urbaine. Parmi elles, l’écoquartier des Vergers, à Meyrin, actuellement en construction, ainsi que le parc agro-urbain de Bernex, qui sortira de terre d’ici 2022. Deux projets d’envergure, qui prévoient tous deux des terrains agricoles près des habitations. «L’agriculture urbaine revêt un nouveau visage. Aujourd’hui, une exploitation traditionnelle sur un petit terrain urbain est difficilement rentable, constate le spécialiste. Il est nécessaire de coopérer avec la ville pour pouvoir lui survivre.»

Texte(s): Lila Erard
Photo(s): François Wavre

Une ferme écolo à Chailly

Alors que la ferme Aebi devrait être remplacée par quatre immeubles l’année prochaine, l’association Chailly 2030 souhaite préserver un peu d’agriculture sur les 7000 mètres carrés qui appartiennent à la commune. «Ce ne sera pas une ferme traditionnelle mais un espace créateur de lien social, promouvant des valeurs écologiques. Nous aurons des petits animaux, une serre, ainsi que des ateliers pédagogiques», explique Isabelle Veillon, cofondatrice de l’association. La Ville de Lausanne, qui a voté une stratégie d’agriculture urbaine en 2018, sera partenaire du projet.

Questions à...

Cyril Mumenthaler, géographe et spécialiste des relations ville-campagne

En quoi assiste-t-on à un renouveau de l’agriculture en ville?
Si de nombreuses exploitations ont fermé à cause de la pression urbaine, de nouveaux modèles économiques sont apparus. Certaines domaines en ville, ou à proximité, se sont adaptés en développant la vente directe ou en proposant des paniers de fruits et légumes aux citadins.

Quels sont les différents modèles de fermes urbaines en Suisse?
À Genève, ce sont surtout des instruments de promotion du terroir, à l’image de la Ferme de Budé. À Zurich, elles ont pour but d’améliorer la qualité de vie des habitants, en promouvant la biodiversité. Enfin, la Ville de Lausanne, qui possède un patrimoine rural important, espère pouvoir fournir les cantines scolaires grâce à ces structures novatrices. Il existe une réelle volonté politique de valoriser l’agriculture urbaine.

Ce phénomène est-il particulièrement développé dans notre pays?
Oui, mais ce n’est pas un cas isolé. On assiste à une tendance générale de relocalisation de l’agriculture en milieu urbain, en Europe comme aux États-Unis. Mais il est vrai qu’en Suisse, la ville et la campagne sont géographiquement proches, ce qui facilite ce genre de projets.

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