Faut-il vraiment se priver de fraises des bois par peur du méchant ver?

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Faut-il vraiment se priver de fraises des bois par peur du méchant ver?

Aujourd’hui, peu de promeneurs osent picorer des fraises des bois, par crainte de contracter l’échinococcose, une maladie causée par un parasite du renard. Mais est-ce vraiment justifié? Le point avec des spécialistes.

Faut-il vraiment se priver de fraises des bois par peur du méchant ver?

C’est la saison des fraises des bois. Délicieusement sucrés et parfumés, ces petits fruits sauvages qui poussent dans les sous-bois et les lisières forestières sont une invite à la pause gourmande, mais très peu de promeneurs y cèdent, car le spectre de l’échinococcose hante la plupart des esprits. Alain Seletto, surveillant permanent de la faune à l’État de Vaud, ne partage pas cette appréhension et se délecte volontiers des fraises qu’il rencontre en chemin: «Le risque de contracter cette parasitose est extrêmement faible, car il est peu probable qu’un renard contaminé vienne poser sa crotte sur une fraise et que, par malchance, je la consomme. En général, les renards marquent leur territoire sur un petit promontoire et plutôt en dehors de la forêt, car ces carnivores sont trois fois plus présents aux abords des villages et en zone périurbaine qu’en pleine nature. En réalité, on prend finalement plus de risques en cueillant des pissenlits dans les pâturages ou en consommant les légumes de son potager qu’en mangeant des fraises dans la forêt. Mais, là non plus, il n’y a pas lieu d’en faire une psychose.»

Les chiens sont aussi concernés

Pour bien comprendre le cycle du parasite (voir l’infographie), un petit rappel s’impose. L’échinococcose alvéolaire est une épizootie dont le principal vecteur est le renard. Elle est causée par un ver de 2 à 7 mm de long, Echinococcus multilocularis, qui parasite l’intestin grêle du renard, son hôte final. Les œufs du ver sont excrétés dans les crottes du renard, jamais via l’urine. Ces œufs peuvent ensuite être ingérés par des rongeurs, surtout les campagnols, qui sont les hôtes intermédiaires. Les larves éclosent dans leurs intestins puis sont transportées dans leur foie par voie sanguine. Si le campagnol est mangé par un renard, les larves pourront se transformer en ténias adultes dans son intestin, et la boucle est ainsi bouclée. Un renard infecté ne tombe jamais malade, même s’il héberge plusieurs milliers de parasites. S’il est chasseur de campagnols, le chien peut également être porteur (voir l’encadré), mais lui non plus n’en souffrira quasi jamais. L’affaire se complique lorsqu’un hôte plus inhabituel s’en mêle en ingérant accidentellement des œufs: l’homme, par exemple. Dans ce cas, les larves peuvent s’installer dans le foie et s’y enkistent à défaut d’être évacuées. Plus rarement, des «métastases» peuvent atteindre d’autres organes. Les symptômes mettent souvent plus de dix ans avant d’apparaître. La maladie pourra nécessiter une opération chirurgicale, un traitement antiparasitaire à vie ou conduire à la mort si le foie est trop endommagé.

Des statistiques rassurantes

Certes, un tel scénario donne des frissons, mais il reste extrêmement rare dans notre pays. «Chez l’homme, on dénombre de 30 à 35 nouveaux cas d’échinococcose par année en Suisse. Ce chiffre reste très faible, même s’il a augmenté ces trente dernières années, notamment parce que la population de renards s’est renforcée depuis que la rage a été éradiquée, mais surtout parce ils ont colonisé les abords des villes où la nourriture abonde», précise le Pr Bruno Gottstein, directeur de l’Institut de parasitologie de la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Berne. Côté renard, la parasitose est pourtant forte: au nord des Alpes, 50% d’entre eux seraient porteurs du parasite. Dès lors, comment se fait-il que les cas d’échinococcose soient si rares chez l’homme? «En réalité, sur 100 personnes qui seraient en contact avec les œufs, une seule va développer la maladie. Dans 99% des cas, le parasite ne parvient pas à s’installer, car notre système immunitaire joue bien son rôle. Il arrive qu’on décèle par hasard ou suite à une sérologie positive de petites nécroses du foie, mais le parasite a complètement disparu et la personne atteinte n’a strictement rien remarqué», rassure Bruno Gottstein.

Les précautions à prendre

Bien évidemment, le risque zéro n’existe pas et quelques recommandations ne sont pas inutiles pour éviter la contamination. «Une règle absolue est d’éviter de toucher un renard mort, et encore moins de le saisir par la queue sans être équipé d’une paire de gants, car les œufs du parasite peuvent coller dans la fourrure, en particulier dans la région anale», relève Alain Seletto.
Aux férus de jardinage, finalement plus exposés que les cueilleurs des bois, Bruno Gottstein conseille d’évacuer rapidement la crotte de renard qui serait découverte au potager: «Les œufs qui peuvent s’y trouver s’en échapperont avec la décomposition ou en cas de pluie, et ils sont capables de survivre plus d’une année sur une terre fraîche et suffisamment humide. Ils résistent à des températures de -20°C.» Bien laver ses légumes avant de les consommer crus diminue les risques de contamination, mais ne les écarte pas complètement. La cuisson en revanche est radicale à partir de 80°C. Une dernière solution serait d’interdire l’accès du potager au renard en disposant des clôtures ou un fil électrique, mais elle n’est conseillée par le parasitologue que si un membre de la famille atteint d’un cancer a été fragilisé par des traitements immunodépressifs. Et comme tempère Alain Seletto: «Il ne faut pas arrêter de vivre, car sinon, on ne mange plus de crudités ou on ne caresse plus jamais son chien. Et les fraises de bois sont tellement bonnes!»

Texte(s): Aino Adriaens
Photo(s): Aino Adriaens

Vermifugez!

Le chat et le chien peuvent également être infectés par le parasite s’ils mangent des campagnols. Si le chat ne joue aucun rôle dans le cycle infectieux, car il n’excrète jamais les œufs, le chien par contre peut les transmettre à son propriétaire, via les crottes ou la fourrure. Mais là encore, le Pr Gottstein rassure: «Seul un chien sur 300 est porteur, et il ne maintiendra son infection que durant trois mois. Si votre chien chasse et mange volontiers les rongeurs, je recommanderais de le vermifuger au moins une fois par mois, car c’est le temps qu’il faut compter entre l’ingestion puis l’excrétion des œufs.» La même précaution est à prendre avec les chiens professionnels, qui travaillent notamment dans un cadre thérapeutique.