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Reportage
D’un pré à l’autre, la caravane passe et les cochons sont ravis

Dans le Jura soleurois, Cäsar Bürgi engraisse ses porcs en plein air d’avril à octobre sur des prairies en alternance, grâce à une ingénieuse écurie mobile de son invention.

D’un pré à l’autre, la caravane passe et les cochons sont ravis

En cette mi-juin, la parcelle qui surplombe la ferme de Silberdistel (SO), sur les flancs verdoyants du Tiefmatt, à 800 mètres d’altitude, est le théâtre d’une scène peu commune. Entre le parc où pâturent quelques angus rouges et le poulailler mobile, une dizaine de porcs s’ébattent dans un enclos électrifié. Une étonnante remorque, estampillée Sau Karawan – en français «caravane à cochons» – y trône, réplique miniature et mobile d’une porcherie répondant aux critères du bio.

Un concept sur mesure
«C’est ma réponse au dilemme qui se pose à de nombreux détenteurs de porcs: comment maximiser le temps que les animaux passent à l’air libre, tout en préservant les sols et en diminuant sa charge de travail?» résume Cäsar Bürgi, agriculteur et (génial) inventeur de cette porcherie aisément déplaçable à l’aide d’un tracteur de cent chevaux. Équipée d’un solide châssis de 7m sur 2m50, la remorque de trois tonnes imaginée il y a trois ans par le Soleurois comporte un distributeur d’aliment et un abreuvoir, tous deux alimentés par des caisses-palettes installées en hauteur; on y trouve aussi une pataugeoire et une aire paillée abritée d’un igloo. Le plancher est pour moitié constitué de caillebotis bétonnés; sur chaque flanc de la remorque, une porte permet aux porcs d’accéder à une surface de pâture d’environ un are. «La caravane est généralement en place pour deux semaines. On lâche les porcs d’un côté la première semaine, puis de l’autre la seconde. On déplace ensuite la remorque de quelques dizaines de mètres et on recommence.» La transhumance s’effectue ainsi sur un demi-hectare de pâturage, de mars à octobre. «Chaque manipulation ne me prend que trente minutes, précise Cäsar Bürgi, qui exploite avec son épouse Lena le domaine situé sur les hauteurs d’Holderbank (SO) depuis huit ans. Et quand le temps est trop humide, il suffit de fermer les portes de la caravane pour éviter que les porcs n’aillent abîmer le terrain.»

Sitôt le sol ressuyé, les cochons peuvent accéder à la pâture. Outre de la nourriture, ils y trouvent une aire de fouissage idéale. Après leur passage, c’est peu dire que le terrain est retourné! «Il est labouré, mais pas mort, bien au contraire, note l’agriculteur. Les céréales ou la luzerne que j’y sème aussitôt à la volée affichent une vigueur impressionnante par la suite», affirme-t-il en désignant à quelques mètres une végétation qui dépasse allègrement ses genoux.

Intégrés à la rotation
Adeptes de la biodynamie, les Bürgi sont convaincus de l’importance d’une présence animale sur le domaine, a fortiori sur les parcelles cultivées. Se référant à la pratique populaire aux États-Unis du mob grazing qui consiste à faire paître un groupe d’animaux sur de petites surfaces pendant de courtes périodes, ainsi qu’aux écrits d’André Voisin (l’agronome breton qui a théorisé le pâturage tournant dynamique dans les années 1950), ils ont même imaginé une rotation incluant le passage de porcs, de poules et de bovins sur leur prairie naturelle. «On y installe ensuite un tunnel maraîcher mobile, où les légumes profitent d’un sol ameubli, amendé et stimulé.»

Utilisée pour la troisième année consécutive, la caravane à cochons des Bürgi commence à faire des émules dans le reste du pays. Trois autres agriculteurs se sont d’ores et déjà inspirés de cet ingénieux concept (voir encadré ci-contre), Cäsar Bürgi mettant un point d’honneur à se rendre disponible pour ses collègues souhaitant adopter son modèle.

L’agriculteur, qui pratique l’abattage à la ferme, transforme la totalité de la viande lui-même et la commercialise à l’échelon régional, a par ailleurs mis au point sa propre race de cochons. «Nous avons croisé des races anciennes comme le turopolje ou le porc de Souabe dans le cadre d’un projet du FiBL visant à développer une race porcine propre à la Suisse, rustique et robuste.» Les porcs des Bürgi pèsent 120 kg après 8 à 10 mois d’engraissement. «C’est plus long que dans la filière conventionnelle, mais nos porcs à l’engrais ne sont nourris qu’avec du son et des déchets de meunerie. Ne dit-on pas que c’est l’animal valorisant le mieux nos restes?» glisse Cäsar Bürgi, qui a baptisé sa race Buntes Distelschwein («porc pie de Distel»), en référence au nom du domaine familial. À moins que ce ne soit en pensant à la carline acaule: appelée Silberdistel en allemand, cette plante était autrefois suspendue au porche des maisons, où elle servait de baromètre. À l’évidence, le temps est à l’innovation chez l’éleveur soleurois.

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller

Des caravanes en Romandie

Alors que BioVaud se penche sérieusement sur un projet de remorque mobile pour l’engraissement de leurs cochons, le Neuchâtelois Jean-Noé Morier-Genoud s’y est mis il y a un an: «La porcherie mobile nous a permis de commencer un petit élevage de porcs en plein air, sans devoir investir dans un bâtiment», explique l’agriculteur qui exploite en famille le domaine des Trois-Rods à Boudry (NE). S’inspirant du modèle développé par Cäsar Bürgi, cet agriculteur bio a bâti une remorque répondant aux normes, permettant d’engraisser huit animaux simultanément. «Avec la caravane, on peut mener les cochons directement là où se trouve leur aliment: ils finissent les déchets de culture sur les parcelles maraîchères, nettoient des couverts végétaux, ou bien encore désherbent le verger.» S’ils ne s’attaquent heureusement pas aux arbres, les porcs laineux des Trois-Rods effectuent un tel travail du sol qu’ils font fuir taupes et campagnols. «Il faut cependant veiller à ne pas les laisser trop longtemps au même endroit, met en garde l’agriculteur, au risque de créer un tassement du sol, voire de l’asphyxier.»

En chiffres

Silberdistel, c’est…

  • 44 hectares en zone montagne 1;
  • 70 vaches et veaux angus rouges;
  • 80 poules;
  • 3 chevaux;
  • 20 porcs à l’engrais et 3 truies;
  • 30 chèvres boers;
  • 100% local: la totalité de la viande produite sur l’exploitation est transformée sur place, puis valorisée sur le marché de Bâle et dans des épiceries et des restaurants de la région.

+ D’infos www.silberdistel-kost.ch

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