Reportage
La lutte contre le piétin s’organise à l’échelle nationale

La maladie qui touche les onglons des ovins affecte autant le bien-être des animaux que les exploitations sur le plan économique. Berne vise à réduire drastiquement le nombre de cas en Suisse.

La lutte contre le piétin s’organise à l’échelle nationale

Plus d’un quart des exploitations ovines seraient concernées par le piétin, une maladie des onglons: un chiffre considérable. Le sujet est sensible. Beaucoup d’éleveurs touchés préfèrent ne pas s’exprimer, de crainte de devenir les «moutons noirs» de la branche. Causée par une bactérie, cette pathologie a en effet un taux de contagiosité élevé. Afin d’améliorer le statut sanitaire des troupeaux suisse, l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) lance cette année un programme de lutte nationale, en collaboration avec les services vétérinaires cantonaux. «Notre objectif est de diminuer le taux de prévalence de la maladie à moins de 1% de fermes atteintes», explique Camille Luyet, cheffe de ce projet au sein de l’OSAV.

De l’amateur qui détient quelques moutons pour le plaisir au professionnel qui en vit, tout le monde est concerné. Chaque domaine sera ainsi testé une fois par an. Au sein du syndicat d’élevage d’Orbe(VD), «nombreuses sont les personnes favorables aux mesures qui vont être mises en place, note le secrétaire Jean-Christophe Buchs. Car si leur cheptel est touché par le piétin, cela signifie faire face à des pertes, parfois importantes.» Baisse de productivité, inappétence, diminution de la fécondité, chute de la production laitière: les conséquences ne sont pas négligeables. «Sans parler du coût économique, combattre le piétin relève avant tout du bien-être animal», insiste Camille Luyet. La maladie est en effet très douloureuse. «Rendre cette lutte obligatoire est la seule solution pour obtenir un résultat durable, note Raphaël Schäublin, agriculteur à Roches(VD). Avoir un troupeau indemne est une question de respect vis-à-vis des collègues, notamment lorsqu’on alpe ses moutons. Je crains néanmoins que certains laissent tomber. C’est dommage, car on perd déjà chaque année des éleveurs, avec pour conséquence une chute de la production indigène.»

Produits et travail coûteux
À ceux qui rétorquent que le projet est trop ambitieux, voire irréaliste, les éleveurs qui ont déjà fait le pas montrent qu’assainir un cheptel est tout à fait possible. Même de grande taille. À Muraz(VS), l’exploitation Vannay & Fils SA, qui compte près de 700 brebis, est indemne depuis plus de quinze ans. «Lorsque nous avons commencé l’assainissement, 50% du troupeau était touché, explique Jérôme Vannay. Je ne croyais pas vraiment qu’on s’en débarrasserait. Mais après un travail assidu, nous y sommes parvenus.» À l’échelle cantonale, Glaris et les Grisons, qui fonctionnent sur une base volontaire depuis de nombreuses années, ont également eu d’excellents résultats. Idem plus récemment avec le Valais. «Harmoniser les mesures sur l’ensemble du territoire permet de prévenir au maximum les réinfections», souligne Camille Luyet.

La mise en pratique de celles-ci inquiète cependant nombre de détenteurs. «Elles fonctionnent bien, mais demandent énormément de travail et d’investissement, note Raphaël Schäublin, qui a assaini avec succès un cheptel de 200 brebis. Seule une énorme motivation est gage de réussite.» Identification et séparation des lots d’animaux sains et malades, parage des onglons, passage une à deux fois par semaine dans un bain désinfectant jusqu’à l’éradication totale: le surcroît de travail n’est pas négligeable. «J’ai mis trois mois pour y arriver, ajoute Jean-Christophe Buchs, d’Orbe. Et j’ai dû abattre environ 10% de mon cheptel.» Le coût d’un tel assainissement n’est pas non plus à sous-estimer: de 5000 à 15 000 francs environ suivant le nombre de bêtes.

Éviter toute recontamination
Motivés ou non, les éleveurs verront leurs troupeaux testés positifs mis sous séquestre jusqu’à l’assainissement, validé par un contrôle négatif. Avec des restrictions de déplacement des bêtes, notamment en alpage. «Afin d’empêcher qu’ils se retrouvent dans une situation délicate, nous leur conseillons d’anticiper en assainissant sur une base volontaire», insiste le Dr Giovanni Peduto, vétérinaire cantonal vaudois. Obtenir le statut de troupeau indemne est une chose, le garder sur le long terme en est une autre. Pour que le succès soit durable, un changement de pratique et une grande minutie seront indispensables à l’avenir.

La bactérie est en effet très résistante dans l’environnement et peut même se transmettre via un contact indirect. Alpage commun avec d’autres bêtes ou exposition, mais également transport des bêtes d’un voisin avec sa bétaillère, visite d’un éleveur ami, passage sur un chemin emprunté il y a peu par un autre cheptel: autant de situations à risques si des précautions ne sont pas prises. «Les éleveurs vont devoir apprendre à être plus stricts quant aux mesures de biosécurité, complète Jean-Luc Moulin, conseiller en piétin au sein du Service consultatif et sanitaire pour petits ruminants. La mise en place d’un pédiluve afin de désinfecter ses bottes doit par exemple devenir un réflexe.» Quant aux bergers dont le troupeau est indemne, ils se disent tous soulagés que l’assainissement devienne obligatoire, afin de limiter au maximum le risque de réinfection.

Texte(s): Véronique Curchod
Photo(s): Adobe Stock

En chiffres

  • 5 ans, la durée du programme de lutte contre le piétin en Suisse (qui commence l’automne prochain). Quelque 350’000 moutons sont concernés.
  • 1 contrôle annuel, entre le 1eroctobre et le 31 mars, via un test PCR. Toutes les exploitations sont contrôlées (30 animaux au maximum par ferme).
  • 30 à 90 francs, la taxe liée au coût de dépistage.
  • 2 bains par semaine pendant 6semaines, avec les produits recommandés en cas de résultat positif, en combinaison avec un parage des onglons.
  • 6,6 millions, une estimation des pertes causées par la maladie.

Attention aux boiteries

Le piétin est une maladie causée par la bactérie Dichelobacter nodosus, qui peut se développer dans la corne des onglons des moutons et des chèvres, ainsi que de ruminants sauvages comme le bouquetin. Elle se multiplie uniquement dans un milieu anaérobique et occasionne une inflammation purulente. Le signe typique d’une infection est une boiterie. À un stade avancé, certains animaux pâturent appuyés sur les genoux avant. Selon les conditions, la bactérie peut survivre jusqu’à quatre semaines dans l’environnement. Sa propagation est favorisée par différents facteurs, comme la densité du troupeau, l’humidité du sol ou des soins insuffisants des onglons.