D’interminables nuits blanches pour lutter contre les gels noirs

Agriculture
Verger valaisan
D’interminables nuits blanches pour lutter contre les gels noirs

Les gelées nocturnes qui ont frappé la semaine dernière les abricotiers des coteaux de la rive gauche du Rhône ont fait d’irréversibles dégâts. Notre reportage au cœur de l’action.

D’interminables nuits blanches pour lutter contre les gels noirs

Les étoiles scintillent. Le ciel est dégagé. Il est passé minuit et la plupart des habitants du Valais central dorment du sommeil du juste. Sur le pied de guerre pour la deuxième nuit consécutive, les arboriculteurs de la région devront toutefois attendre avant de se prélasser dans les bras de Morphée. Tous sont bien déterminés à sauver leurs abricotiers, ou du moins ce qu’il en reste après une première nuit de gel impitoyable pour les vergers. Les prévisions laissent en effet augurer des températures une nouvelle fois négatives en cette semaine critique et, à l’instar de ses confrères, Jean-Noël Devènes sait qu’il ne fermera pas l’œil.

Quitte ou double
Sa lampe frontale vissée sur la tête, il arpente les allées de sa parcelle d’abricotiers qui surplombent la vallée du Rhône, entre Sion et Nendaz. Tous les deux ou trois arbres, il a, quelques heures auparavant, minutieusement déposé des chaufferettes, sortes de grosses bougies de paraffine conditionnées dans de petits bidons métalliques.
Indépendant depuis trois ans et actif dans le domaine arboricole depuis une quinzaine d’années, ce jeune agriculteur utilise cette technique de lutte contre le gel pour la toute première fois. Lui qui n’adhérait pas à cette méthode a dû finalement s’y résigner. «J’ai perdu plus du tiers de ma récolte l’an dernier en raison notamment du gel nocturne», nous rappelle celui que nous avions rencontré l’été passé tandis que la cueillette battait son plein. Pas question donc de se laisser surprendre une nouvelle fois. Ce soir encore, tout comme la nuit passée, le froid peut venir. Jean-Noël Devènes est prêt à en découdre.
Malgré son flegme, notre agriculteur est en alerte. Il examine régulièrement les thermomètres fixés sur plusieurs de ses abricotiers. «Pour l’instant, tout est OK. On est à 1,5 degré.» Téléphone mobile en main, il suit également en direct l’évolution des températures grâce à des sondes installées sur le coteau. Il est maintenant 1 h du matin. Le vent souffle encore; le fond de l’air s’est légèrement rafraîchi. Quelques mètres en amont, sur la crête, on distingue déjà les premières lueurs des chaufferettes allumées par des confrères.
La tension est à son comble. C’est que cette nuit et la suivante, également annoncée comme critique, sont cruciales pour Jean-Noël Devènes. Ce sera quitte ou double pour celui qui, à cause du gel, a déjà perdu ces dernières 48 heures près de 4 hectares sur les 5,5 qu’il dénombre au total, soit plus de 48 tonnes de fruits. «Faute de moyens, je n’ai pas pu me procurer suffisamment de chaufferettes pour intervenir sur l’ensemble de mon domaine», déplore le jeune homme, qui a pu acquérir in extremis un petit stock de bougies auprès d’un collègue du coin. La faute aussi, cette année, à la pénurie de ces fameuses chaufferettes adaptées à ce genre de terrain; tandis que les autres cultures maraîchères et viticoles de plaine peuvent plus ou moins être préservées grâce aux techniques d’arrosage et de canons à air chaud.

Une floraison très courte
Sur le coup de 1 h 45, le thermomètre oscille entre 1 et 0,5 degré dans cette petite cuvette qui «abrite» les vergers de Jean-Noël Devènes. L’espoir de ne pas avoir à intervenir cette nuit encore s’amenuise au fil des minutes. Jean-Noël Devènes est très vigilant, mais aussi loquace, comme pour camoufler un trop-plein de stress. Autour d’un thé bien chaud, il nous explique les particularités de ces gelées nocturnes en cette année 2017. «On a eu un démarrage de saison normal, mais une période de floraison très courte, avec de grosses chaleurs par après. Les fruits se sont donc formés très rapidement, et l’on se retrouve aujourd’hui avec des fruits développés avec une dizaine de jours d’avance par rapport aux autres années.» Ce qui, en d’autres termes, rend ces opérations de sauvetage bien plus délicates. «Le fruit à -0,5, -1 degré pendant plus de deux heures ne peut pas résister», confirme Jean-Noël Devènes.
Autre phénomène, nouveau celui-ci aussi: les gelées dites noires, très rares dans cette région. «En général, nous subissons des gels par rayonnement provenant de l’humidité du sol. Ces jours en revanche, nous sommes victimes de violents courants d’air froid qui descendent de la montagne et contre lesquels il est très difficile de lutter.»

Famille et amis en renfort
2 h: les températures ont chuté, et frôlent le négatif. À l’inverse de grands producteurs, ce ne sont pas ici des ouvriers qui vont prêter main-forte pour allumer les chaufferettes. Il est temps d’appeler la famille et les potes en renfort. Entourées d’amis proches, Jacinthe, la maman, et Carine, la sœur cadette, sont tirées de leur sommeil et débarquent aussitôt, thermos de café et biscuits dans un panier. 2 h 35, l’opération sauvetage est officiellement lancée. C’est le branle-bas de combat. Tous s’activent; nous aussi en décapsulant les bidons de paraffine. En moins d’une heure, 250 bougies sont allumées. L’atmosphère se réchauffe sans tarder, faisant remonter la température à près de 2 degrés. La vue de toutes ces lueurs scintillantes offre un spectacle d’une beauté sans pareille.
Mais la nuit et les gelées noires n’ont pas dit leur dernier mot. Quelques cafés et anecdotes plus tard, le froid se fait à nouveau ressentir. Une seconde alerte est lancée vers 5 h pour procéder à l’allumage des dernières bougies. Il faudra patienter jusqu’à 8 h environ avant d’éteindre celles qui n’ont pas été consumées jusqu’au bout, le temps à l’air de se réchauffer. Et Jean-Noël Devènes de constater avec soulagement que ses fruits ont été épargnés. Si sa ténacité et son stock de chaufferettes ont suffi ces deux nuits et la suivante pour «sauver les meubles», il espère aujourd’hui que ces gelées ne sont plus qu’un mauvais souvenir, et qu’il ne subira pas de nouvelles pertes en raison de bactéries ou de violents orages quelques jours avant la récolte. C’est tout le mal que nous lui souhaitons.

Texte(s): Christine Schmidt
Photo(s): Bertrand Rey

«Les coteaux sont durement touchés»

Questions à Jacques Rossier, chef de l’Office valaisan d’arboriculture et de cultures maraîchères

Peut-on estimer les pertes dues aux gels sur les abricotiers valaisans?
Le coteau, à cause de sa configuration, a été nettement plus touché que la plaine où la lutte par arrosage ou par canons à air chaud a permis de préserver les jeunes fruits. On peut estimer les pertes sur le coteau de 5% à 100%.

L’État du Valais envisage-t-il de débloquer un fonds d’urgence destiné aux arboriculteurs frappés par le gel?
Cette question est en cours d’analyse, concernant la viticulture et l’arboriculture. La décision sera prise ces prochains jours. Cela dit, il existe déjà une mesure sous forme de base légale fédérale, appliquée par les cantons. Il s’agit d’un crédit à l’aide octroyé dans des cas exceptionnels qui permet aux agriculteurs de percevoir un prêt remboursable selon leurs moyens financiers.

Quelles seront les conséquences de ces pertes pour les consommateurs?
Cela dépendra du gel qui a également frappé les cultures maraîchères françaises, sachant que les premières récoltes de mai nous proviennent d’Espagne, suivies des abricots français en juin, puis des valaisans dès mi-juin et jusqu’à mi-septembre. Avec ce gel, la production valaisanne sera, c’est quasi certain, en diminution cette année.

Ailleurs en Romandie

Si les cantons de Vaud et de Genève ont moins souffert des trois gelées nocturnes, c’est grâce à la bise, qui a limité les dégâts. Des gels sur fleurs ou fruits ont cependant été recensés, que ce soit dans le Chablais, la plaine de l’Orbe ou sur l’arc lémanique. Ce sont les poiriers qui ont le plus souffert. Pour les cerises, la situation est encore difficile à évaluer. Certains fruits «roussis» ne tiendront certainement pas sur l’arbre. Mais il reste impossible, à l’heure actuelle, de faire un bilan précis.