Point fort
En colère eux aussi, les paysans exigent une hausse des prix

Le bras de fer entre le Gouvernement français et les agriculteurs fait des émules dans notre pays. Les producteurs veulent profiter de l’attention portée à leur métier pour exprimer leurs revendications.

En colère eux aussi, les paysans exigent une hausse des prix

Des colonnes de tracteurs bloquant l’accès à Paris. Des mairies purinées et des camions de produits importés saccagés: ces derniers jours, le ton est monté entre les agriculteurs français et le gouvernement. Ce tour de force, ainsi qu’une phrase lancée lors d’un débat télévisé – sur le fait que les paysans suisses ne manifestaient pas, signe que tout allait bien dans le pays – ont mis le feu aux poudres dans nos campagnes. Depuis le week-end dernier, des centaines de pros de la terre mènent des actions afin de faire part de leur mécontentement avec, actuellement, une retenue tout helvétique. Ils ont retourné des panneaux à l’entrée des localités du canton du Jura à celui Genève, en passant par le Valais et Fribourg, pour montrer que «l’on marche sur la tête». D’autres ont choisi de «raccrocher leurs bottes» à l’entrée des villages afin d’afficher symboliquement leur ras-le-bol.

«Si on ne bouge pas aujourd’hui, il ne se passera rien!» tonne Arnaud Rochat. Mercredi 24 janvier, le jeune paysan de Bavois (VD) a créé une page Facebook intitulée «Révolte agricole Suisse CH» dans le but de «prendre le taureau par les cornes». En une semaine, elle comptait plus de 6000 membres. «J’ai depuis longtemps des inquiétudes pour mon métier et mon avenir, ajoute le Vaudois de 24 ans. Est-ce que ça vaut la peine d’investir de fortes sommes dans son domaine alors que les prix de vente ne suivent pas? Nous devons prendre notre destin en main.» Devant la ferme familiale, il a déployé une banderole avec le slogan «Notre fin sera votre faim», une phrase désormais affichée d’un bout à l’autre de la Romandie.

Inquiétude à l’échelon national
Profitant du vaste écho médiatique suscité par les actions de leurs collègues européens (lire l’encadré), les agriculteurs helvétiques ont choisi d’interpeller la population directement, sans passer par leur faîtière et porte-parole officiel, l’Union suisse des paysans (USP). Celle-ci, consciente de la tension actuelle, a convoqué lundi dernier les représentants des Chambres d’agriculture pour une réunion, afin de modérer leurs ardeurs. «On sent qu’il y a parfois une envie de monter au front, mais il faut faire attention et éviter que l’affrontement ne devienne violent, craint le vice-directeur de l’USP Francis Egger, qui concède être soucieux de la situation. On comprend la frustration, mais on ne soutiendra que des opérations légales.»

La faîtière reconnaît que les paysans suisses, comme leurs homologues européens, font face à une surcharge administrative et au fait que les prix ne couvrent pas les frais de production, ce qui engendre une baisse de leurs revenus. Lundi après cette séance, l’USP a publié un communiqué listant les cinq principales revendications de la branche. Elle exige notamment que les prix payés aux producteurs augmentent de 5% à 10% cette année et que cette hausse soit maintenue à l’avenir. «Sur un franc payé par les consommateurs, il ne revient que 30 centimes au producteur, ajoute AgriGenève, qui soutient le mouvement. Il est donc impératif de mettre en place un système clair sur la formation des prix jusqu’aux distributeurs: les paysans suisses souhaitent vivre de leur métier.»

L’USP veut, quant à elle, que les prix soient définis sur la base des coûts de production et des risques pris, au lieu d’être dictés par le marché. Elle réclame également que l’instauration de nouvelles ordonnances sur le plan environnemental soit gelée, craignant que des mesures supplémentaires ne compliquent le système et affaiblissent la production indigène au profit des importations. «C’est le seul moyen d’assurer une agriculture durable et résiliente», avertit l’USP. Une pétition a été lancée mardi pour appuyer ces revendications.

Mouvement romand avant tout
Ces actions semblent avoir calmé le jeu, même si la parole se libère sur les réseaux sociaux. «En Suisse, les citoyens nous soutiennent, cela s’est vu lors des dernières votations, rappelle Francis Egger. On est également dans un pays où on est entendu à l’échelon politique.» À Berne en effet, les paysans pèsent de tout leur poids. Actuellement, un conseiller national sur dix est issu du milieu rural. En décembre dernier, le Parlement s’est même rangé de leur côté en refusant de diminuer le budget agricole, comprenant 55 millions de francs pour les paiements directs, s’opposant ainsi au Conseil fédéral.

Mais dans les champs, la grogne couve toujours. Éleveurs, céréaliers ou encore producteurs laitiers font front commun, bien qu’ils doivent relever des défis différents au quotidien. «Depuis la mobilisation contre l’initiative sur les pesticides en 2021, les paysans savent que l’union fait la force, constate Steve Montandon, président des Jeunes agriculteurs vaudois. On doit travailler avec la population, en équipe. La page Facebook «Révolte agricole Suisse CH» a le mérite de nous fédérer.»

Pas question toutefois d’organiser des affrontements dans la rue, la contestation paysanne helvétique se veut réfléchie et pacifiste. «Je suis contre le blocage des routes ou la destruction de denrées importées. C’est un manque de respect envers les personnes qui en vivent, estime Steve Montandon. En revanche, coller des étiquettes sur des briques de lait, en indiquant que le litre a été payé 50 centimes au producteur, pourquoi pas! J’espère que l’on va pérenniser cette belle énergie et cette envie de communiquer sur notre métier.» Ces prochains jours, les actions vont continuer à travers la Suisse romande. «Il faut que l’on ait de grandes ambitions si on veut que la situation change pour de bon», conclut Arnaud Rochat.

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): François Wavre/ Lundi13

Tensions en Europe

La colère des agriculteurs a tout d’abord éclaté aux Pays-Bas en 2019, lorsque les producteurs se sont mobilisés contre un plan visant à diminuer les émissions d’azote du pays. Pour y parvenir, le gouvernement souhaitait réduire le nombre d’animaux élevés de l’ordre de 30% d’ici à 2030. Cette fronde a débouché sur la création d’un parti politique, le Mouvement agriculteur-citoyen. Ces derniers mois, les producteurs polonais et roumains ont dénoncé en masse la suppression des droits de douane sur les produits agricoles ukrainiens vendus dans leur pays. Ils dénoncent depuis une concurrence déloyale. Le conflit s’est récemment étendu à l’Allemagne, à la suite de la suppression d’avantages fiscaux dans le secteur agricole, sur le carburant notamment. C’est aussi une modification sur ce point qui a poussé les Français à affronter l’État afin d’assurer la survie de leurs exploitations.