Reportage
Dehors par tous les temps pour mesurer l’évolution des forêts

Véritable travail de titan, l’Inventaire forestier national est le seul moyen de connaître en temps réel l’état des forêts suisses. Reportage avec des spécialistes près de Montpreveyres (VD).

Dehors par tous les temps pour mesurer l’évolution des forêts

Un bruit de moteur, de branches écrasées puis de portières qui claquent avant que la forêt brumeuse ne replonge dans le silence. Deux silhouettes s’activent auprès du véhicule dont ils extraient sacs, toises et appareils de mesure. Puis ils hissent leur chargement sur leurs épaules, relèvent leur col pour se protéger des gouttes qui tombent des frondaisons et s’engagent dans l’épaisse végétation.

6500 sites à visiter
«La chasse au trésor commence», sourit Marc Baume en se glissant sous les branches humides d’un épicéa. Téléphone dans une main, carte topographique dans l’autre, il relève la tête pour se repérer et poursuit sa progression entre les arbres, son collègue sur les talons. Marc Baume et Fulvio Giudici sont ingénieurs forestiers. Durant une bonne partie de l’année, ils participent à une grande campagne de relevés pour l’Inventaire forestier national (IFN), un atlas qui sert de référence aux acteurs politiques, économiques et scientifiques du pays (lire encadré). «Cet inventaire repose sur l’analyse de 6500 secteurs, que l’on appelle des placettes, répartis dans tout le pays, explique Marc Baume. Chaque équipe est chargée d’en visiter environ 300 par an.» Mais avant toute chose, il faut d’abord trouver le centre de la zone du jour au moyen d’une coordonnée GPS. Parfois, le simple fait de rejoindre le site nécessite plusieurs heures de marche. Aujourd’hui, nous en serons quittes pour une promenade revigorante d’une dizaine de minutes.
«Je l’ai!» Le cri de l’un des ingénieurs forestiers signale qu’il a trouvé le tube de métal indiquant le centre de la placette, planté dans le sol il y a trente-cinq ans lors du premier inventaire national. Les deux hommes posent leurs sacs et déballent leur attirail: un trépied surmonté d’une boussole, deux pieds à coulisse format XXL, une longue hampe, trois chevillères, une tablette numérique et un mètre pliant sont alignés sur le tapis de feuilles mortes.

Méthode rigoureuse
Puis ils se mettent au travail. Marc Baume est chargé de compiler les informations recueillies sur sa tablette, tandis que Fulvio Giudici se fraie un chemin dans la végétation buissonnante pour s’approcher d’un hêtre. «Dix-sept centimètres, lance-t-il à son collègue. Pas de mousse ni de trace d’abroutissement.» Le protocole est rigoureux afin de garantir des résultats utilisables de manière scientifique: les techniciens relèvent chaque arbre de plus de 12 centimètres de diamètre – à 1 m 30 du sol – dans un rayon de 200 m2 autour du point central, et tous ceux de plus de 36 centimètres dans un cercle de 500 m2. Puis ils mesurent la hauteur de l’arbre et l’épaisseur du tronc à 7 mètres de haut afin d’estimer le volume de bois. «Ce travail de terrain est indispensable pour estimer l’état de la forêt suisse, note Fulvio Giudici. Il permet d’évaluer sa croissance, le volume de production de bois, mais aussi son rôle de puits de carbone.» En effet, après avoir pris les mesures des arbres, c’est au tour des souches et des branches mortes d’être passées au crible. Taille, essence, niveau de décomposition: rien n’échappe aux enquêteurs forestiers.
Le cri rauque d’une corneille dérangée par notre présence résonne dans la forêt. Cela fait une bonne heure que les spécialistes sillonnent la placette, notant à présent chaque essence présente dans un carré de 50 mètres de côté avec l’assurance des habitués. Ils le sont: tous deux participent à l’IFN depuis plus de dix ans. «Ce mandat nous occupe à peu près à mi-temps, signale Marc Baume, qui possède un bureau d’études environnementales. Nous commençons par les sites du Plateau dès que la neige a disparu, avant le Jura puis les Alpes.»
Dans la lumière laiteuse de la fin de matinée, Marc Baume et Fulvio Giudici rangent enfin leur matériel après avoir répertorié les jeunes pousses, qui sont autant de témoins d’un rajeunissement naturel. «La forêt se développe vite. La dernière fois que nous sommes venus ici, il n’y avait que quelques arbres.» Le secteur vaudois sur lequel travaillent les deux hommes est l’un des derniers qu’ils visiteront cet automne. Les données récoltées iront grossir la cinquième édition de l’IFN, pour laquelle la campagne de relevés vient tout juste de démarrer. Et dès le printemps prochain, ils repartiront dans les bois pour poursuivre leur mission, qui tient autant de la recherche scientifique que du sacerdoce.

+ D’infos www.lfi.ch

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Clément Grandjean

Questions à...

Fabrizio Cioldi, collaborateur technique au WSL et responsable des relevés de terrain pour l’Inventaire forestier national (IFN)

À qui est destiné l’IFN?
Les données compilées à chaque campagne de l’IFN servent de référence sur les forêts. La Confédération et les cantons les utilisent pour établir leurs politiques forestières, l’industrie du bois pour évaluer le potentiel de production. Mais nos données sont accessibles à tous: grand public, institutions et bureaux d’études peuvent les consulter.

Comment procède-t-on pour dessiner ce panorama des forêts?
Nous travaillons d’après une grille couvrant tout le territoire. Des images aériennes permettent de déterminer si chaque placette relève de la forêt. Si c’est le cas, on y envoie une équipe. Le relevé est effectué en continu par 3 groupes, chaque site est visité tous les neuf ans.

D’après les derniers résultats, comment la forêt suisse se porte-t-elle?
La forêt suisse est généralement en bon santé. La plupart des indicateurs, tels que les ressources forestières, l’état des forêts protectrices ou la biodiversité, suivent une tendance positive. La superficie et le volume de bois ont continué à augmenter malgré une diminution de volume de bois chez les conifères, l’épicéa en particulier, sur le Plateau.

Neuf ans pour un rapport

Géré conjointement par l’Office fédéral de l’environnement et l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL), le premier Inventaire forestier national (IFN) a été réalisé entre 1983 et 1984. La cinquième campagne de relevés, qui a débuté en 2018, doit durer jusqu’en 2027. Mobilisant les compétences d’une quarantaine de spécialistes du milieu forestier, l’IFN constitue une référence sur l’état des forêts suisses aux niveaux national et international.

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