Le loup s’installe: il faudra compter avec plus de meutes en Suisse

Nature
Enquête
Le loup s’installe: il faudra compter avec plus de meutes en Suisse

Après des années de faible progression, une hausse des effectifs de loups se profile en Suisse. Ce n’est pas une surprise pour les scientifiques, qui regrettent une mauvaise communication sur le sujet.

Le loup s’installe: il faudra compter avec plus de meutes en Suisse

Depuis une semaine, le loup fait les gros titres de la presse nationale: plusieurs meutes semblent désormais durablement installées dans le pays. Il y a quelques années encore, l’opinion la plus répandue était pourtant que le retour du loup en Suisse, s’il se produisait, prendrait des décennies. Bonne nouvelle pour certains, douche froide pour d’autres, la constatation ne passe pas inaperçue au vu de la dimension émotionnelle qui entoure le retour du prédateur.

Une progression, oui, mais…
Les effectifs grimpent certes dans tout l’arc alpin – on y dénombre près de 80 meutes –, mais la situation suisse n’est pas aussi explosive que certains titres le laissent entendre: les informations recueillies par l’organisme suisse de recherche sur les grands carnivores (Kora) ont permis d’identifier génétiquement une quarantaine d’individus. «Vingt ans après l’arrivée du premier loup en Suisse, leur nombre est faible en comparaison internationale», note Ralph Manz, collaborateur au Kora. De plus, l’augmentation est loin d’être linéaire: si l’on avait observé quatre meutes en 2017, il n’y en a déjà plus que trois en 2018. «On a assisté plusieurs fois à la constitution et à la reproduction d’une meute, puis à sa disparition subite, signale le biologiste valaisan Raphaël Arlettaz. Les tirs et les actes de braconnage déséquilibrent les meutes.»
Voilà pour les chiffres. Reste que le loup s’installe, et qu’il faut s’attendre à une progression des effectifs dans les années à venir, puisque l’espèce se caractérise par un taux d’accroissement impressionnant: «En théorie, le nombre d’individus peut croître de 30% par an, explique Raphaël Arlettaz. Ce chiffre prend en compte les tirs, sans lesquels on atteindrait 40%.» Si elle surprend le grand public, la courbe exponentielle qui se profile n’est pas une nouveauté pour les scientifiques.

Communication laborieuse
«Cet effet de surprise est le signal d’une trop faible information.» Pour Gabor von Bethlenfalvy, spécialiste des grands prédateurs au WWF, le sursaut qui agite les médias montre que les Suisses ne sont pas assez renseignés, alors que l’information fait partie intégrante du Plan loup. «Le problème, c’est que l’on agit – cela vaut pour la protection des troupeaux et pour la communication – seulement lorsque l’on est directement concerné.» La faute à la Confédération? «Les autorités doivent communiquer. Cette absence d’information est en partie responsable de la faible tolérance dans les régions où le loup est présent.»
Impossible pour l’heure d’avoir une réaction des principaux intéressés, puisque les représentants des organismes cantonaux et fédéraux chargés du dossier n’ont pas donné suite à nos tentatives de prises de contact. Si les autorités sont aussi réticentes à s’exprimer sur le sujet, c’est sans doute à cause du débat en cours sur le déclassement du loup dans la Convention de Berne et la révision de la loi sur la chasse (lire l’encadré ci-dessous).
Mais cette mauvaise communication illustre aussi une problématique plus vaste: «Le monde politique n’écoute pas les scientifiques, martèle Raphaël Arlettaz. Nous avons prédit ce modèle il y a vingt ans. Le problème, c’est que certains politiciens préfèrent se fier à leurs intuitions qu’à nos conclusions.» Le cri du cœur du Valaisan est partagé par Jean-Marc Landry, qui a souvent souffert de cette situation: «Aujourd’hui, on remet en question les résultats des scientifiques dès que le sujet est polémique, regrette l’éthologue. C’est le cas pour les grands prédateurs, mais aussi pour les changements climatiques. Le scientifique a perdu sa place d’expert.»

Vers un équilibre naturel?
On sait que les effectifs de loups vont augmenter, et que le nombre de prédateurs est déterminé par les proies qu’ils trouvent (lire l’encadré). La question qui s’impose désormais est celle de savoir combien de loups peuvent vivre en Suisse. «On pourrait le calculer, admet Raphaël Arlettaz. Mais on ne l’a pas encore fait.» Et le Valaisan de préciser que si les chercheurs suisses échangent régulièrement avec leurs collègues de l’étranger, personne n’est pour l’heure en mesure d’avancer un modèle de calcul. Il y a bien quelques indices lâchés çà et là par des chercheurs. En 2015, le Groupe Loup Suisse estimait qu’il y avait suffisamment de place et de proies disponibles pour une population de 200 loups sur le territoire helvétique. Jean-Marc Landry, lui, avait émis en 1996 l’ordre de grandeur d’une centaine de canidés.
L’idée d’atteindre ce que les spécialistes nomment l’équilibre biologique, c’est-à-dire une situation de stabilité entre prédateurs et proies n’est pas tant une question d’environnement qu’un choix de société. «Parler d’un nombre d’individus est abstrait, dit Gabor von Bethlenfalvy. La seule chose qui compte est la perception à l’échelle locale: le loup est présent ou il ne l’est pas. Peu importent les chiffres.» Même son de cloche du côté du Kora: «On n’a jamais eu autant de cerfs en Suisse, dit Ralph Manz. Il y a suffisamment de proies sauvages pour les loups et pour les chasseurs, et assez d’endroits tranquilles pour que des meutes s’installent.» Selon les chercheurs, la Suisse a toutes les cartes en main pour s’assurer un avenir serein en compagnie du canidé. «Le Plan loup existant convient tout à fait à la gestion d’un nombre plus élevé d’individus, assure Raphaël Arlettaz. Le cadre légal fonctionne, pour autant qu’il soit appliqué.» Il n’empêche que la hausse des effectifs n’est pas pour rassurer les populations des régions concernées, chasseurs et éleveurs en tête. L’avenir du canidé ne dépend pas seulement de sa capacité à reconquérir le territoire, mais aussi de la

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): DR

Prédateurs tributaires des proies

L’étude est toute récente, et elle est centrale pour anticiper l’avenir du loup en Suisse: sous la direction de Raphaël Arlettaz, une équipe de chercheurs de l’Université de Berne a établi un rapport direct entre la taille des populations de proies et les effectifs de prédateurs. «La croissance des populations de loups est exponentielle, mais elle va rapidement se stabiliser en fonction de la présence des proies privilégiées par le canidé, le cerf et le chevreuil», affirme le biologiste valaisan. La proximité de l’homme n’arrive qu’après la disponibilité en nourriture au rang des critères déterminants pour l’installation d’une meute.
+ D’infos www.cb.iee.unibe.ch

La Suisse fait cavalier seul

Tandis que les populations de loups croissent rapidement dans l’arc alpin, où l’on dénombre aujourd’hui entre 60 et 80 meutes, la petite Suisse fait figure d’électron libre: avec seulement trois meutes, elle est pourtant le pays qui tire le plus facilement ses loups – ses voisins sont tous soumis à la directive européenne «Habitats-Faune-Flore», qui fait du canidé une espèce strictement protégée. Si la législation actuelle permet d’abattre sans discussion un animal identifié comme «problématique», la révision de la loi sur la chasse pourrait voir ce processus facilité, et la  compétence laissée aux cantons. Les milieux scientifiques et écologistes craignent des tirs plus fréquents et, surtout, l’abattage d’adultes faisant partie d’une meute, ce qui pourrait déstabiliser ces structures sociales et provoquer une hausse des risques pour les troupeaux. Au-delà de ces perspectives, la question centrale est celle de savoir à quelle échelle le destin du loup doit être géré.