Corvidés: l'intelligence artificielle entre dans la bataille
Partager cet article
Chaque printemps, des nuées de corbeaux freux et de corneilles noires picorent les semences fraîchement plantées dans les champs. Les pertes pour les agriculteurs peuvent s’avérer importantes, en particulier dans les cultures de tournesols et de maïs. Si la problématique est connue de longue date, aucune technique d’effarouchement ne s’est révélée efficace à ce jour. Connus pour leur intelligence, les deux oiseaux comprennent en effet rapidement chaque astuce mise en place et la contournent.
Face aux importants dégâts déclarés chaque année par les paysans, Agroscope a décidé de prendre les choses en main. Le centre de compétences de la Confédération pour la recherche agronomique vient de lancer un projet pionnier d’effarouchement des corvidés à l’aide d’un système nourri à l’intelligence artificielle. Il espère trouver une parade au processus d’habituation propre à ces animaux.
Caméras connectées
Depuis le début de l’année, seize prototypes d’effaroucheurs ont été installés sur des parcelles agricoles qui ont été visitées par les corbeaux freux et des corneilles noires par le passé. Chaque dispositif est équipé d’une caméra connectée à un serveur d’analyse. Celui-ci estime en temps réel le nombre d’oiseaux présents dans le champ.
À partir d’un certain nombre de spécimens, un signal d’effarouchement est déclenché. Pour l’instant, il s’agit d’un klaxon ou d’une silhouette gonflable. «L’avantage de ce système est d’utiliser l’effaroucheur uniquement lorsque c’est nécessaire, détaille Alice Baux, ingénieure agronome chez Agroscope et coordinatrice du projet. Nous espérons qu’ainsi les oiseaux s’y habitueront moins rapidement.»
Comment ça marche?
Le dispositif consiste en un mât sur lequel est fixée une petite caméra alimentée grâce à un panneau solaire. La caméra est reliée à un système d’analyse capable de compter le nombre de corvidés présents dans le champ. À partir d’un certain nombre d’oiseaux, un signal d’effarouchement est déclenché automatiquement. Les premiers tests sont effectués depuis ce printemps. Pour l’heure, l’Agroscope s’assure que le système reconnaît les oiseaux, déclenche le signal au moment opportun et fait fuir les volatiles. Par la suite, il est prévu de le doter de différents types de signaux d’effarouchement qu’il utilisera de manière ciblée.
Des dispositifs intelligents
Si le projet est prometteur, il n’en est encore qu’à ses prémices. Beaucoup de questions restent en suspens. «Sur quel périmètre le dispositif peut-il être efficace et combien de temps? Quels sont les signaux qui fonctionnent le mieux? Est-ce que les oiseaux qui quittent la parcelle reviennent plus tard?» interroge la spécialiste.
Le traitement des premières données récoltées devrait apporter des informations précieuses et permettre d’affiner le système. «À terme, on aimerait développer un dispositif intelligent qui fonctionne grâce à un apprentissage par renforcement, soit par essai et erreur», avance Alice Baux. L’outil pourrait disposer alors de plusieurs répulsifs à choix, dont des éléments visuels et des dispositifs sonores. S’il constate qu’une technique n’a pas d’effet sur les corvidés présents, il déclencherait de lui-même un autre signal pour faire fuir les oiseaux.
Enrobage au poivre noir
En parallèle de ce dispositif, Agroscope travaille également sur d’autres solutions pour dissuader les corbeaux freux et les corneilles de venir se servir dans les champs. L’une d’elles consiste en l’enrobage de graines avec un répulsif. La technique a fait ses preuves dans les cultures de maïs avec un produit actuellement utilisé par certains agriculteurs, le Korit. Si ce dernier s’avère efficace contre les oiseaux, il est néanmoins toxique pour l’environnement et les utilisateurs. Son usage est ainsi régulièrement contesté et le produit pourrait être frappé d’une interdiction.
Agroscope et le Muséum national d’histoire naturelle de Paris ont testé une autre substance à base d’oléorésine de poivre noir, beaucoup moins nocive. Si le répulsif semble fonctionner, ces résultats doivent encore être confirmés au champ. Les essais sont en cours mais ils nécessitent une présence suffisante d’oiseaux dans les parcelles pour être concluants, ce qui n’est pas toujours le cas.
En chiffres
20% des parcelles de tournesol en Suisse romande subissent des dégâts d’oiseaux au semis
2026 : début des tests sur le terrain
16 dispositifs installés sur des parcelles agricoles concernées par la problématique
6 cantons impliqués dans le projet: Vaud, Genève, Fribourg, Argovie, Thurgovie et Schaffhouse
5 ans, la durée que s’est fixée Agroscope pour avoir des résultats probants
+ D’infos agroscope.admin.ch
