«On connaît mieux le nombre d'étoiles de notre galaxie que la diversité du vivant»
Partager cet article
Il s’est porté volontaire. Depuis le 1er janvier, Mathieu Perret est le nouveau président de la Société suisse de systématique. Ce botaniste du Jardin botanique de Genève est convaincu de la nécessité de défendre cette science méconnue alors même que notre planète traverse une crise de la biodiversité.
Mathieu Perret, comment résumer ce qu’est la systématique?
La systématique est la science de la description du vivant. Elle nomme et décrit tous les organismes qui peuplent notre planète, puis les classe selon leur ressemblance morphologique et leur lien de parenté évolutif. Son objectif est de répertorier les différentes unités qui constituent la biodiversité. Ces éléments sont fondamentaux pour d’autres sciences du vivant, comme la biologie et l’écologie de la conservation.
Quelle différence avec la taxonomie?
La systématique s’est développée au XXe siècle, après la taxonomie. Sa vision est plus large. Elle ne se contente pas de nommer, mais cherche aussi à expliquer comment les organismes sont apparus au cours de l’histoire et comment ils ont évolué. La taxonomie est une part de la systématique, mais dans la pratique ces termes sont souvent considérés comme des synonymes.
Comment a évolué la systématique depuis le XXe siècle?
Longtemps, les systématiciens se sont basés uniquement sur l’observation morphologique pour identifier les caractéristiques communes entre les espèces. Aujourd’hui, l’étude du génome et les données moléculaires permettent de compléter cette approche et d’accéder à un autre niveau de connaissance. Avec l’ADN, on gagne en précision pour estimer le degré de parenté des organismes. On peut reconstruire ce qu’on appelle «l’arbre du vivant» («tree of life», en anglais) qui représente la généalogie des êtres depuis l’origine de la vie sur Terre.
Bio express
Né à Neuchâtel, il a réalisé un master en biologie dans sa ville natale avant de poursuivre avec un doctorat au Jardin botanique de Genève. Sa fascination pour les plantes remonte à son adolescence. Il la relie à «un bon prof» de biologie au gymnase et à des sorties cueillette avec sa mère. Depuis vingt ans, Mathieu Perret est conservateur au Jardin botanique de Genève. Il gère également le laboratoire de l’institution permettant des analyses moléculaires.
Et qu’avez-vous découvert?
Que les champignons sont plus proches évolutivement de nous, êtres humains, que des plantes. Ou que nos platanes sont des cousins des fleurs de lotus, malgré leurs grandes différences morphologiques! Grâce à l’ADN, nous pouvons aussi identifier des espèces ou populations qui se distinguent clairement des autres d’un point de vue génétique et qui méritent d’être sauvegardées. Une récente étude montre par exemple que les populations de clématite des Alpes du canton de Fribourg sont très différentes des autres clématites de Suisse.
Est-ce que la systématique évolue au même rythme dans tous les domaines du vivant?
Non, et nous constatons de grosses lacunes dans certains groupes. C’est notamment le cas chez les insectes, les champignons, les microorganismes et la faune des sols. Dans ces domaines, nous en sommes encore à défricher, à décrire des nouvelles espèces, même en Suisse.
Quel pourcentage des espèces est connu?
Aujourd’hui, on a nommé environ deux millions d’espèces dans le monde. Impossible de savoir précisément à quelle proportion du total cela correspond. On estime entre 5 et 30 millions le nombre d’espèces sur la planète, cela laisse une grande marge d’erreur! L’exploration de la diversité du vivant n’est donc pas terminée. Environ 8000 espèces sont décrites chaque année. Les systématiciens suisses y contribuent avec 100 à 200 espèces par an. La diversité du vivant est donc mal connue. Paradoxalement, nous avons des estimations beaucoup plus précises sur le nombre d’étoiles dans notre galaxie.
Ces lacunes sont-elles problématiques pour autant?
Oui, en particulier avec les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la biodiversité face au changement climatique et l’utilisation des espaces naturels. Il est impossible de préserver la part inconnue de la biodiversité.
Qu’est-ce qui vous préoccupe aujourd’hui?
L’érosion de la biodiversité. Des centaines d’organismes vivants sont en train de disparaître, certains avant même que nous ayons pu les identifier. Rien qu’à Genève, entre 1966 et aujourd’hui, 102 espèces de plantes ont disparu du canton et 50% des végétaux sont considérés comme menacés. Cet appauvrissement me préoccupe. Chaque espèce est le résultat de centaines de milliers ou de millions d’années d’évolution. Son extinction est un phénomène irréversible à notre échelle. Je me demande ce que chaque disparition représente comme perte pour notre environnement et pour notre qualité de vie.
Quels sont les enjeux actuels pour la systématique?
Que l’importance de cette discipline ne soit pas sous-estimée! La systématique est en perte de vitesse un peu partout en Europe. Des percées majeures sont réalisées sur des organismes vivants très spécifiques, mais peu de grands programmes de recherches portent sur l’étude de la biodiversité. Nous avons un patrimoine planétaire irremplaçable qui ne peut être connu que si nous maintenons un réseau de spécialistes capables de l’étudier et d’apporter de nouvelles connaissances.
Discipline en sursis
Fondée en 2005 au sein de l’Académie des sciences naturelles, la Société suisse de systématique est née d’une urgence: sauver une discipline alors menacée. «Elle était en voie de disparition», rappelle Mathieu Perret. Aujourd’hui, cette structure, qui compte entre 100 et 150 membres, s’attelle à valoriser le travail des systématiciens. Elle organise chaque année un cycle de conférences, soutient financièrement des jeunes chercheurs et remet le prix du meilleur travail de master.



