En dix ans, la distillerie de Saconnex d'Arve s'est fait un nom chez les grands
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Lorsqu’il a repris la distillerie de Saconnex d’Arve, à Plan-les-Ouates (GE), en 2015, Nicolas Bloch s’est fixé un objectif: montrer qu’il est possible de vivre dignement d’une telle activité artisanale. Qu’en est-il dix ans plus tard? Les revenus restent précaires, admet le passionné, mais les deux alambics du chemin Maronsy se sont, eux, construit une jolie réputation dans le milieu.
L’automne dernier, lors du concours de DistiSuisse, organisé tous les deux ans, Nicolas Bloch et Annabelle Berthet, sa collègue depuis six ans, ont décroché quatre médailles d’or et deux titres de «vainqueur de catégorie» pour la poire Harrow Sweet et la pomme Mairac. Ravis par ces bons résultats, les deux Genevois ne cachent pas leur surprise: «Les cantons de Suisse centrale ont une grande tradition arboricole. Ce sont un peu nos Federer des eaux-de-vie de pépins et de noyaux. On ne s’attendait pas à arriver à leur niveau!» s’exclament les deux experts, un large sourire aux lèvres.
De 200 à 3000 litres par an
Ces prix récompensent des années de dur labeur et d’expérimentations en tous genres. «J’ai frôlé le burn-out à plusieurs reprises», admet Nicolas Bloch. Entre 2015 et 2025, ce diplômé de philosophie médiévale a multiplié par dix les ventes d’eaux-de-vie de la maison, passant de 200 à 3000 litres écoulés par an. Surtout, il a revisité en profondeur le processus de fabrication des alcools forts.
Longtemps, dans la branche, la quantité a primé la qualité. Dès ses débuts, Nicolas Bloch défend une autre approche: ses eaux-de-vie seront des produits d’exception. Militant dans l’âme, il opte pour «un virage progressiste» et signe le «manifeste des gnôles naturelles». «On essaie de travailler avec le moins d’intrants possible, détaille-t-il. Comme pour les vins nature, c’est plus risqué et ça demande un suivi plus strict à la cuve, mais au final on développe davantage d’arômes.» Par conviction écologique, il utilise exclusivement des fruits de vergers à hautes tiges, si possible issus de l’agriculture biologique. «Plus vivants», ils seraient aussi plus faciles à travailler.
De la cerise au coing
La cerise constitue le fruit historique de Saconnex-d’Arve. «La région jouit d’un microclimat propice à la culture de ce fruit», confirme le distillateur Nicolas Bloch, même si la présence de ravageurs complique aujourd’hui la récolte de ces fruits à noyau. Dès son installation, l’artisan s’est promis de réhabiliter le kirsch, trop souvent associé à «un mauvais souvenir d’enfance de forêt-noire ou de fondue». Pari réussi: son eau-de-vie à base de cerises noires de Montreux a été médaillée d’or lors du dernier concours de DistiSuisse. Ces dernières années, le coing s’est pourtant imposé dans la production. À lui seul, il représente environ la moitié du volume total de l’activité. L’année 2025 s’est révélée particulièrement abondante: plus de 42 tonnes de coings ont été transformées en eaux-de-vie entre l’automne dernier et ce printemps.
Un vermouth à base de plantes genevoises
Si le jeune bouilleur de cru développe la production «professionnelle», pas question de laisser tomber pour autant la distillation à façon, qui a longtemps constitué le cœur de métier de l’institution. Chaque année, 3000 litres de spiritueux sont fabriqués avec des fruits d’habitants qui en récupèrent les bouteilles. Financièrement, l’activité est peu intéressante, mais le binôme y tient. «C’est une manière de maintenir une tradition sociale, de rencontrer les gens et d’entretenir un lien avec le terroir», relève Annabelle Berthet, biologiste et agronome de formation.
L’arrivée de la jeune femme a donné un nouveau souffle à Nicolas Bloch. À deux, ils peuvent se relayer. «En matière de charge mentale, ça a tout changé», souligne le distillateur. Aussi perfectionnistes l’un que l’autre, les deux artisans affinent leurs protocoles, subliment les arômes et explorent de nouveaux horizons. À chaque saison, le duo développe de nouveaux produits, secret de tout bon fabricant qui veut rester à la page. Cet hiver, Annabelle Berthet a ainsi sorti un vermouth à base de plantes genevoises. «Je me réjouis de le présenter au prochain concours de DistiSuisse pour avoir les retours du jury», confie la jeune femme avec une joyeuse impatience.
Des prix «très abordables»
Les alcools de Saconnex d’Arve sont proposés par une septantaine d’adresses genevoises. «Beaucoup de restaurants bistronomiques mettent en valeur nos produits», se réjouit Nicolas Bloch. Le quadragénaire reconnaît qu’ils jouissent d’une situation avantageuse: ils sont les seuls à distiller des fruits à Genève. Malgré cette absence de concurrence et des eaux-de-vie qui montent en gamme, les deux spécialistes mettent un point d’honneur à garder des prix abordables. «Nous tenons à rester accessibles au plus grand nombre», insiste le duo.
Aujourd’hui, les deux producteurs doivent toujours compléter leurs revenus avec une activité lucrative parallèle, mais Nicolas Bloch n’a pas pour autant abandonné son objectif initial. «Nous espérons encore augmenter notre chiffre d’affaires au cours de ces prochaines années et parvenir à nous verser un salaire minimum.»
Un condensé d'histoire
La distillerie de Saconnex-d’Arve est mentionnée pour la première fois autour de 1895. En plus de 130 ans d’histoire, ce lieu emblématique de la commune de Plan-les-Ouates a vu passer de nombreux professionnels. Parmi les plus célèbres, on retient Alphonse Saxoud, créateur de la fameuse Williamine. «Cette eau-de-vie a vu le jour un peu par hasard, lit-on sur le site internet de l’institution. Des poires Williams de second choix étaient refusées par le marché de gros de la région; en cherchant à les valoriser, on les proposa à la distillerie. Alphonse Saxoud a ensuite cédé le nom à une distillerie valaisanne dans les années 1950.» Menacée de disparition en 2014, la maison de Saconnex-d’Arve a finalement été sauvée par la commune de Plan-les-Ouates. D’importants travaux ont été réalisés pour mettre le bâtiment aux normes. Aujourd’hui, la distillerie partage ses locaux avec une brasserie et une cave.
+ D’infos eaudevie.ch

