«Il faut se confronter au vide dans un cadre sécurisé et contrôlé»

L'acrophobie, aussi appelée la peur du vide, touche jusqu'à 6% de la population. Jérémie André, responsable de l'unité ambulatoire du CHUV prenant en charge les troubles anxieux, de l'humeur et de la personnalité, décrypte les mécanismes à l'œuvre derrière cette crainte.
Marjorie Spart

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© Valentin Flauraud

Jérémie André, avez-vous peur du vide?

Non, je n’ai pas peur du vide. Par contre, il peut m’arriver d’avoir des vertiges quand je me trouve en hauteur – comme vous, et comme les personnes qui lisent ce journal.

Tiens, expliquez-nous ça.

Pour comprendre d’où vient la peur du vide, il faut d’abord s’intéresser à la manière dont nous maintenons notre équilibre. Le cerveau intègre des informations de trois systèmes différents: visuel, vestibulaire [le vestibule est un petit organe situé dans l’oreille interne qui détecte les mouvements de la tête] et proprioceptif [informations provenant de la position de notre corps], puis génère des réponses musculaires appropriées pour conserver la stabilité posturale. Le fait de se trouver en hauteur réduit l’efficacité du système visuel. En effet, le regard ne peut plus s’appuyer sur des petits objets à proximité pour se stabiliser. Il fait face à l’horizon, au vide. La stabilité est donc altérée, que l’on soit un alpiniste chevronné ou que l’on gravisse une montagne pour la première fois.

Cela signifie-t-il que nous souffrons toutes et tous d’acrophobie?

Non. L’acrophobie est un trouble anxieux qui répond à des critères précis: il s’agit d’une anxiété ou une peur disproportionnée par rapport aux hauteurs. Cette peur persiste durablement et perturbe le fonctionnement social ou professionnel des personnes concernées. Ces dernières mettent en place des stratégies d’évitement pour ne pas affronter de telles situations. Dans l’acrophobie, l’instabilité normale générée par la hauteur provoque une réponse anxieuse, à la fois dans une anticipation et dans une réaction de peur disproportionnée. Cette anxiété provoque une réaction corporelle qui augmente l’instabilité. À son tour, l’instabilité perçue renforce l’anxiété dans un mécanisme de cercle vicieux.

Bio express

Médecin spécialiste FMH en médecine interne-générale et en psychiatrie-psychothérapie, âgé de 39 ans, Jérémie André dirige l’unité ambulatoire du CHUV prenant en charge les troubles anxieux, de l’humeur et de la personnalité. Son domaine de recherche principal est le narcissisme. Marié, il est père de trois jeunes enfants.

Quels sont les symptômes les plus fréquents?

Il y a d’abord des symptômes d’anxiété, qui peuvent aller de l’inconfort – palpitation, transpiration – à l’attaque de panique, durant lesquelles les personnes peuvent avoir l’impression qu’elles vont mourir. On observe un raidissement du corps, une faiblesse des genoux – l’impression que les jambes vont lâcher – et un étourdissement. Dans le cas de la peur du vide, les manifestations de l’anxiété peuvent favoriser la chute. Sur une crête élevée, le raidissement réflexe du corps peut provoquer une perte d’équilibre potentiellement fatale!

N’est-ce pas normal d’avoir peur de chuter et mourir?

Si, dans la mesure où cette peur n’est pas irrationnelle et qu’elle n’entrave pas notre vie de tous les jours. Chez les enfants, une peur des hauteurs peut se développer entre 6 et 10 ans. Certains chercheurs avancent que cette crainte est plutôt utile, car la conscience du danger n’est pas pleinement développée à cet âge. Quand l’acrophobie se développe plus tardivement, les guérisons sans traitement sont plus rares.

Quel pourcentage de la population souffre de ce trouble anxieux?

Environ 3 à 6% de la population est acrophobe. Mais environ 28% de la population présente une forme atténuée de l’acrophobie qui s’appelle l’intolérance visuelle aux hauteurs.

Sur une crête élevée, le raidissement réflexe du corps peut provoquer une perte d’équilibre potentiellement fatale.

Y a-t-il des personnes plus touchées que d’autres?

Les femmes sont davantage sujettes à l’acrophobie, tout comme les personnes ayant des acrophobes dans la famille ou qui ont une pathologie du système vestibulaire. Les personnes présentant des prédispositions génétiques au stress et à l’anxiété sont aussi davantage à risques. À côté de ces critères internes, il peut également y avoir des facteurs externes, à savoir la survenue d’un événement traumatique. Assister à un accident de montagne, par exemple, peut engendrer de l’anxiété.

Existe-t-il des méthodes pour vaincre cette peur du vide?

Pour agir efficacement contre l’acrophobie, il convient d’abord d’expliquer aux personnes touchées l’origine du trouble et les façons d’y faire face. Ensuite, on peut agir sur les pensées anticipatrices de stress pour les atténuer et apprendre à affronter les situations qui font peur. On termine par une thérapie d’exposition où il s’agit de se confronter petit à petit à ses peurs, dans un cadre sécurisé et contrôlé. Pour ce faire, on peut aller à la montagne, accompagné par un spécialiste, mais aussi être aidé par la réalité virtuelle. Grâce à un casque et un programme adapté, on peut même suivre ce traitement à la maison!

Ce traitement est-il efficace?

Oui, il est vraiment efficace à court terme. Par contre, nous n’avons pas beaucoup d’études sur son efficacité à long terme. L’hypothèse formulée est qu’il faudrait répéter la thérapie d’exposition pour traiter durablement l’acrophobie.

Si le traitement fonctionne, les acrophobes doivent donc se bousculer pour se soigner, non?

Le problème avec les phobies spécifiques, c’est que les personnes ont tendance à contourner le problème. Par exemple, elles choisissent des itinéraires plus longs pour éviter un passage redouté. En évitant systématiquement de se confronter aux situations de vide, elles ignorent le problème et ne voient aucune raison de suivre un traitement.

Vertige ou acrophobie?

Le vertige et l’acrophobie ne sont pas des synonymes. On a tendance à appeler vertige le phénomène d’instabilité ressentie lorsqu’on est en hauteur. Du point de vue médical, le vertige est un dysfonctionnement du système vestibulaire. L’acrophobie est un trouble psychiatrique avec des critères précis, qui concerne une petite proportion de la population, contrairement au vertige qui nous concerne tous, à différents degrés.

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