«Bien composer ses menus ne suffit pas à rester en bonne santé»

Auteur de recherches pionnières sur les liens entre l'alimentation animale et la santé humaine, qu'il mène depuis trente ans, l'ingénieur agronome et biologiste français Pierre Weill sera de passage à Moudon (VD) pour une conférence, le 9 juin.
Diane Zinsel

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En 2025, vous avez publié le livre «Une seule santé. Enquête sur les sols où nos maladies prennent racine» (Actes Sud), qui présente trente ans de recherche. Pourquoi avoir choisi ce titre et pourquoi l’écrire maintenant?

Ce titre résume l’essence de mon travail: il n’y a pas de santé humaine sans santé animale, et pas de santé animale sans santé des sols. J’ai voulu présenter au grand public ce principe qui est au cœur de ma démarche scientifique. Cette publication est l’occasion de revenir sur une aventure collective qui a mené à la fondation de Bleu-Blanc-Cœur dans les années 2000 et le développement du label éponyme en France et ailleurs dans le monde. Je voulais expliquer aussi pourquoi nous avons mis tant d’énergie à changer l’alimentation des animaux pour améliorer la nôtre et pourquoi la prévention ne peut plus se faire uniquement dans les cabinets médicaux, mais doit commencer dans les champs.

Vous avez mené sept études cliniques et participé à 500 publications dans la presse scientifique pour démontrer ce lien entre la qualité du sol et notre santé. Quel a été le point de départ?

La première étude clinique a démarré en 1999. Elle a consisté à faire manger pendant deux mois la même chose à deux groupes distincts d’êtres humains. Le groupe «essai» mangeait œufs, beurre, lait et viande issus d’animaux nourris en partie avec des aliments comme le lin, la féverole ou le lupin, dont on avait déjà montré les bienfaits pour la santé des bêtes et des sols. Le groupe «témoin» était nourri de produits animaux alimentés de manière standard.

Quelles ont été vos conclusions?

Nos analyses ont montré que le sang du groupe «essai» comptait davantage d’acides gras de la famille oméga 3, dont la présence dans les cellules diminue les accidents cardiovasculaires et autres maladies inflammatoires. La composition des membranes des cellules humaines s’était entièrement modifiée non pas en fonction de ce que les humains avaient mangé, mais bien en fonction de ce qu’avaient mangé les animaux et les sols avant eux. Autrement dit, s’il n’y a pas de densité nutritionnelle dans les aliments, bien composer ses menus ne suffit pas à rester en bonne santé. Ce fut le début d’une prise de conscience puissante, mais qui a été difficile à partager.

Le vent en poupe

«Il y a dix ans, j’étais quasi seul à défendre l’importance de la densité nutritionnelle», explique Pierre Weill. Aujourd’hui, des cantines de l’armée française, des restaurants universitaires et des supermarchés proposent des produits labellisés. Les études se poursuivent sur la qualité du blé, des tomates et, récemment, des pruneaux produits de manière agroécologique. «Les agriculteurs sont demandeurs parce qu’on peut démontrer que leurs aliments sont meilleurs pour la santé. On est en train de passer à des échelles de masse. C’est une belle réussite», conclut-il.

Pourquoi?

Notre étude a eu du mal à intéresser les décideurs politiques, les entreprises agroalimentaires ou encore les interprofessions, qui y voyaient une démarche trop compliquée à soutenir tant du point de vue de la production que de sa promotion. Nous avons donc fondé l’association Bleu-Blanc-Cœur qui, à force de travail, a réussi à proposer un label garantissant justement cette densité nutritionnelle des aliments. Mais ce combat est difficile à mener, car légalement, nous n’avons pas le droit de mentionner sur notre site ou sur les emballages que les produits Bleu-Blanc-Cœur sont meilleurs pour la santé, même si, aujourd’hui, une multitude d’études le prouvent. Une loi interdit d’attribuer des propriétés bénéfiques à des labels ou à des sites de nature commerciale. C’est aussi pour cela que ce livre a vu le jour.

Quel cahier des charges les agricultrices et agriculteurs doivent-ils adopter pour obtenir votre label?

Ils doivent notamment modifier l’alimentation de leurs bêtes afin d’enrichir naturellement leurs produits en nutriments essentiels. Cela passe, pour les vaches, par plus d’herbe et de légumineuses, moins de maïs et de soja importés et, pour les porcs et volailles, par la réduction du soja d’import et l’ajout d’oléagineux locaux comme le lin. Mais ce cahier des charges ne doit pas impliquer un surcoût de production de plus de 5%, afin de ne pas peser sur les épaules des paysans déjà sous pression constante, et de ne pas pénaliser les consommateurs moins fortunés.

Pourquoi cette question du prix vous tient-elle tant à cœur?

Il y a en France ce que j’appelle une alimentation à deux vitesses. Il y a des gens qui se nourrissent très bien et d’autres qui n’ont pas les moyens. Avec Bleu-Blanc-Cœur, nous ne voulons pas parler aux consommateurs les plus riches ou les plus conscientisés, mais bien monter en gamme en matière de qualité nutritionnelle pour toute la population. C’est ça, la vraie révolution: transformer l’assiette en outil de prévention.

Malgré vos trente années de recherches, Bleu-Blanc-Cœur ne représente que 5 à 10% de produits d’élevage. Comment l’expliquez-vous?

Notre proposition, qui travaille sur les liens entre santé environnementale, animale, et humaine, est une solution globale qui répond à un problème global. Mais elle n’a pas la simplicité, la force de frappe, la beauté comme la brutalité, de la chimie. Je vais vous donner un exemple. En 1994 déjà, nous avions constaté que les vaches nourries avec une alimentation diversifiée mangeaient moins, tout en produisant autant. L’idée était de savoir si ce changement de régime alimentaire avait un impact sur le méthane produit. Cette intuition s’est révélée correcte et, en 2008, nous avons breveté une manière simple de mesurer la production de méthane des bovins. Avec cette boussole, nous avions toutes les clés en main pour laisser les éleveurs agir sur le régime alimentaire de leurs bêtes. En parallèle, une entreprise pharmaceutique suisse s’est intéressée à nos travaux en créant un médicament qui inhibe l’enzyme responsable de la production de méthane. Je n’ai rien contre la chimie, c’est efficace, et on en a besoin, mais parfois, il faut avoir une vision plus large. Il faut oser instaurer des solutions, certes plus complexes, mais plus durables.

Bio express

Né en 1954, originaire d’Alsace, Pierre Weill obtient son diplôme d’ingénieur agricole en 1978. En 2000, il fonde l’association Bleu-Blanc-Cœur, reconnue par les ministères de l’Agriculture et de la Santé. En 2022, il soutient, à l’Université de Rennes, une thèse intitulée «La santé des animaux et des écosystèmes profite à la santé des hommes». Outre «Une seule santé», il a écrit plusieurs ouvrages sur l’alimentation et l’obésité.

+d’infos Journée technique grandes cultures et herbages de Prométerre: conférence de Pierre Weill et discussions autour du thème «Une seule santé, du sol à la table», le 9 juin à 14h45, sur le site de Grange-Verney à Moudon.

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