Un documentaire sur celles qui chassent dans un monde d'hommes
Partager cet article
L’image frémit au rythme de la respiration. La caméra balaie un versant de montagne que l’automne a jauni. Une femme, fusil sur le dos, avance puis porte ses jumelles à ses yeux. De longues heures d’affût, seule, au milieu d’un monde qui semble avoir été déserté par l’être humain. Elle attend. Une phrase vient se poser sur le paysage: «La première fois que j’ai vu mon père tirer, j’étais sous le choc. Quand j’ai tiré pour la première fois, j’ai eu peur.»
Sorti dans les salles romandes le 14 octobre, Les Chasseresses d’Amélie Bargetzi et Christelle Jornod accompagne quatre femmes chasseuses pratiquantes d’un genre particulier, la chasse haute: une chasse d’approche, menée pas à pas, seule dans la montagne, au-dessus de la limite des arbres. Elles s’appellent Fanny, Marie, Marie-Dominique et Céline.
Patience et observation
Le film nous enseigne d’abord l’art de l’observation et de la patience. Sur la pente immobile, les heures s’étirent tandis que le regard revient aux mêmes rochers. Puis, les chamois approchent. «Arrête-toi, arrête-toi», murmure Fanny, l’œil plongé dans le viseur. La salle retient son souffle. Le coup de feu retentit dans toute la vallée.
Cette patience ouvre sur des images qui suffiraient à justifier la séance. Les réalisatrices révèlent une haute montagne intime: celle de l’automne, après la désalpe, lorsque les sommets se vident de toute présence humaine et que la première neige blanchit les crêtes. Le silence y devient une présence. Par moments, la musique se retire et le laisse envahir la salle; ici ou là, le vent dans les arbres, les pas dans la neige. Puis, quand on s’arrête, les détails de la nature affleurent: une fourmilière, et le bruit minuscule des fourmis qui cheminent. «Le temps s’arrête dans un monde qui accélère», résume un chasseur à la sortie d’une séance au cinéma Korso de Fribourg.
Éternel paradoxe
Le film explore aussi la place des femmes dans un univers largement masculin. La question se retrouve en filigrane tout au long du film, sans jamais être soulignée avec insistance. Comme lors de cette scène de dépeçage, où un homme explique à l’une des chasseuses, pourtant expérimentée, comment tenir son couteau.
Ou encore à travers le parcours de cette amie qui a renoncé à son permis de chasse pour s’occuper de ses enfants. Le film interroge également la difficulté de concilier la saison de chasse avec la maternité, la vie familiale et les autres tâches «qui incombent encore aux femmes», comme le souligne Christelle Jornod. Un équilibre qui exige une organisation dont les hommes du groupe ne semblent pas avoir à se soucier.
Changer de paradigme
La chasse suscite des débats tranchés. En prenant de la hauteur, les deux cinéastes ont cherché à en proposer une vision sensible et nuancée. Christelle Jornod évoque à ce propos les travaux de l’anthropologue Charles Stépanoff, dont la thèse est simple: notre époque distingue, d’un côté, les animaux que l’on protège – animaux de compagnie et faune sauvage – et, de l’autre, ceux que l’on exploite, maintenus hors de notre vue. La chasse brouille cette frontière, car elle appartient aux deux mondes à la fois.
«Il y a une certaine compréhension binaire d’un thème qui se laisse très mal catégoriser», explique la réalisatrice, sans chercher à trancher. À la sortie de la projection, un autre chasseur se dit satisfait: «Le film montre bien tout le paradoxe de la chasse: l’amour de la nature et du vivant, d’un côté, et l’acte de tuer, de l’autre.»
Les Chasseresses tient ainsi sa promesse: montrer la chasse telle qu’elle se vit, dans la lenteur, le silence et l’admiration pour la nature, sans éluder la présence de la mort. Le tout à travers le regard de quatre femmes qui gagnent leur place à force de patience. À un public que le sujet divise, le film ne demande qu’une chose: prendre le temps de le regarder.
+ D’infos Les Chasseresses, en salles en Suisse romande depuis le 14 octobre. Diffusion par la RTS le 18 novembre. Outside-thebox.ch/les-chasseresses



