Dans les vergers, l'irrigation se généralise et l'inquiétude aussi
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À Allaman (VD), Florian Widmer n’a plus besoin d’arpenter ses vergers pour ouvrir l’eau: quelques gestes sur son téléphone et les électrovannes libèrent le goutte-à-goutte, secteur après secteur. Au bord du Léman, où il pompe de quoi abreuver pommiers et poiriers, le producteur ne cache pas une certaine lassitude après des semaines sans pluie. «La canicule nous pousse dans nos derniers retranchements.»
Depuis le printemps, la Suisse romande traverse une sécheresse classée «extrême» par la Confédération: 185 millimètres de pluie entre avril et juin, contre 362 en temps normal. Vaud, Fribourg et Neuchâtel ont interdit le pompage en rivière.
«On est surpris en permanence»
À Saxon, Olivier Comby arrose ses abricotiers avec l’eau du barrage de Mauvoisin, acheminée par une conduite posée dans les années 1960: micro-aspersion, calendrier d’arrosage, tour d’eau de douze à vingt-quatre heures par semaine. L’héritage des bisses, modernisé, tient bon – en plaine du moins. «Pour l’arboriculture valaisanne de plaine, il n’y a pas de difficulté majeure liée à l’arrosage pour l’instant», confirme Olivier Borgeat, secrétaire général de l’Interprofession des fruits et légumes du Valais (IFELV).
En plaine, le goutte-à-goutte équipe déjà 90% des vergers selon Myriam Emin et Sven Knieling, de l’Office cantonal valaisan d’arboriculture. Sur les coteaux, l’irrigation repose surtout sur les bisses, mais leur eau chargée en particules complique la micro-irrigation, et l’aspersion y est risquée sur ces pentes exposées aux glissements de terrain – des bassins de rétention sont à l’étude pour sécuriser l’approvisionnement.
Les épisodes extrêmes s’enchaînenet
«On ne voit pas les choses venir, on est surpris en permanence: gel, grêle, forte canicule», énumère Olivier Borgeat. Les coups de chaleur, jadis réservés à la fin de l’été – fin août lors de la canicule de 2003 –, débarquent désormais en juin. Le gel d’avril a amputé la récolte d’abricots de 40% par rapport à la moyenne.
Les hivers trop cléments permettent à certains ravageurs exotiques de survivre jusqu’au printemps. Le soleil, lui, brûle les fruits – la peau se fripe – tandis que le manque d’eau réduit les calibres. Et la chaleur bouscule tout le calendrier: l’abricot mûrit avec douze jours d’avance, dont une partie avant le 1er juillet, hors de la période de protection douanière, en concurrence frontale avec l’importation.
De légers gains de résilience
Face aux canicules, les arboriculteurs combinent plusieurs leviers. L’argile kaolinite limite les coups de soleil, tandis que les filets paragrêle apportent un peu d’ombre. L’irrigation évolue elle aussi: arrosage nocturne, secteurs plus petits et apports fractionnés réduisent les pertes d’eau en profondeur. Certaines variétés, comme la poire Fred, résistent mieux à la chaleur que la Conférence, et des porte-greffes plus vigoureux offrent un léger gain de résilience. Le projet national DEPO, mené par Agroscope, évalue enfin de nouvelles variétés selon leur qualité, leur régularité de production et leur adaptation au climat.
S’équiper, économiser, voir loin
Sur la Côte, les exploitants «discutent énormément de réseaux d’eau et de pompage», raconte Florian Widmer qui bénéficie d’un pompage directement au lac, «mais dès qu’on est à plus de 500 ou 600 mètres d’altitude, ça devient compliqué». Pommiers, poiriers et cerisiers sont désormais presque tous irrigués, selon l’Union fruitière lémanique (UFL), qui diffuse chaque semaine ses préconisations d’arrosage.
Compter environ 12 000 francs par hectare pour un goutte-à-goutte, selon Agroscope. Florian Widmer irrigue désormais par petits secteurs, grâce à un réseau de goutte-à-goutte commandé par électrovannes. Les alertes de l’UFL lui indiquent quand intervenir, tandis qu’une application enchaîne automatiquement les secteurs. La technologie ne remplace toutefois pas l’observation du verger : «Ça reste un outil qui ne voit pas l’arbre», rappelle-t-il.
Meilleure utilisation de l’eau
«Il n’y aura bientôt plus d’arboriculture suisse sans irrigation généralisée», prévenait Jimmy Mariéthoz, directeur de Fruit-Union Suisse, en 2024. Deux ans plus tard, il dit sa position «accentuée» – tout en tempérant: «Il ne s’agit pas de plus irriguer», mais d’utiliser chaque litre au plus juste.
Mais la technique ne résout pas tout. «Il existe des variétés un peu plus tolérantes à la sécheresse que d’autres, mais il n’y a pas de variétés très tolérantes pour le moment», rappelle Thomas Kuster, chercheur à Agroscope, qui pointe aussi les limites des modèles d’aide à l’arrosage, faute de stations météo suffisamment connectées entre elles.
Quels débouchés pour les nouvelles cultures ?
L’État du Valais planche aussi, avec l’Université de Neuchâtel et l’IFELV, sur de nouvelles cultures adaptées au climat – figues, oliviers, pourquoi pas? Mais sans protection douanière ni filière, ces cultures restent des niches. «Une huile d’olive à 50 ou 60 francs le litre, qui va l’acheter?», interroge Olivier Borgeat. Reste à voir loin, plaide Jimmy Mariéthoz: «Il faut penser en génération, comme l’ont fait nos aïeux avec les bisses du Valais» – accès à l’eau garanti, bassins de rétention, procédures allégées.
«On ne peut hélas pas se prétendre prêts aujourd’hui, mais on y travaille», reconnaît Audrey Nguyên, directrice de l’Union fruitière lémanique. L’adaptation passera par une collaboration entre producteurs, autorités, distributeurs et consommateurs. À Allaman, Florian Widmer mesure l’urgence: «Le climat évolue plus vite que nous.»
Des arbitrages inévitables
Dans plusieurs cantons, les restrictions de pompage visent d’abord à préserver des débits minimaux légaux et à protéger la faune aquatique, mise à mal par des températures record dans les rivières – au point qu’une fédération de pêcheurs genevoise a tiré la sonnette d’alarme sur les populations de poissons. En Valais, deux projets, RESERVAQUA et Lienne-Raspille, étudient comment concilier irrigation, tourisme et hydroélectricité, eux aussi gourmands en eau de montagne. Sur la Côte, l’eau potable reste un dernier recours possible, mais son prix est plus élevé que l’eau brute, et la concurrence avec les besoins de la population en limitent l’usage agricole.

