Cet été, des enquêteurs en herbe ont sillonné le Jura pour raconter la saison d'alpage
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«À quoi ça sert de monter à l’alpage? C’est quoi la différence entre un berger et un éleveur? Est-ce que le son des cloches dérange les vaches? Comment le changement climatique impacte votre métier?»
Cécilia, 13 ans, a l’attitude et la curiosité d’une journaliste en devenir. Munie de micros, de caméras et d’un petit carnet, elle interviewe bergers, éleveurs, restaurateurs et artistes locaux, dans le cadre du projet «La caravane des alpages», soutenu par le Parc naturel régional Jura vaudois.
Compter les vaches
Cet été, une dizaine d’enfants de 8 à 14 ans ont marché pendant cinq jours à travers les alpages de la région durant l’été, soit environ 30 km et 816 m de dénivelé positif entre Gimel et le col du Marchairuz. Le but: découvrir la vie en montagne et mener des entretiens de terrain.
Jour 4, 7h du matin, alpage de la Rionde-Dessus: tout juste réveillé, le groupe aide le berger à compter les vaches dans le pâturage, grâce aux numéros inscrits sur leurs oreilles. «C’est un peu fatigant car il faut beaucoup marcher, mais je suis content d’être là», sourit Enzo, 14 ans, qui sort tout juste de son sac de couchage après une nuit passée à la belle étoile. À ses côtés, ses collègues sont ravis d’être au contact des animaux.
Témoignage du berger
Pour cause: ils sont tous élèves de l’école-atelier Shanju, qui associe théâtre, cirque et art équestre, à Gimel (VD). «Pour autant, ils ne connaissent pas vraiment la vie en montagne. Nous avons eu envie de les inviter à mieux saisir les enjeux de la saison d’alpage et des relations entre humain et animaux, en participant à une grande enquête», expose l’un des coordinateurs Dariouch Ghavami, assisté par une journaliste et plusieurs artistes.
Les vaches qui montent à l’alpage à pied plutôt qu’en camion ont l’air beaucoup plus heureuses.
L’heure est venue de prendre le petit-déjeuner devant la bâtisse, sous un soleil de plomb. Les jeunes reporters en profitent pour ressortir leur micro et la liste de questions qu’ils ont préparées en amont. «À quoi ressemblera la saison d’alpage dans quinze ans?» Le berger Michael Scheuplein, Lausannois qui travaille en parallèle dans le milieu culturel, tente de répondre. «Le manque de pluie remet en cause notre métier, car l’herbe est très sèche, même à cette altitude. Ailleurs, des bergers ont dû descendre les bêtes plus tôt. L’avenir est incertain», raconte-t-il à la jeune assemblée, avant de leur apprendre un morceau de yodel.
Offrir une retraite aux vaches?
La veille au soir, les discussions avaient déjà commencé autour du feu, à propos du soin au bétail ou de la gestion du loup. «Plusieurs personnes l’ont entendu hier soir, mais pas moi. Je crois que j’aurais eu un peu peur», glisse Cécilia. «On a remarqué que le rapport avec cet animal était très compliqué en montagne. Les bergers doivent trouver des compromis, car le loup a le droit de vivre ici», estime Enzo.
Dans les interactions, le rapport au bien-être animal est omniprésent. «Certains éleveurs montent leurs vaches en camion pour qu’elles restent en forme et produisent davantage de lait. Nous, on trouve ça un peu dommage, car celles qui vont à l’alpage à pied ont l’air beaucoup plus heureuses», raconte la jeune équipe en mangeant ses tartines. «Moi, j’aimerais qu’on offre une retraite aux vieilles vaches au lieu de les abattre», déclare l’un des enfants.
Pour Manon Kaufmann, étudiante en anthropologie qui accompagne la caravane, ce projet est une belle manière d’expérimenter le rapport entre humains et non-humains. «Les alpages sont à la croisée des thématiques liées au vivant, au climat et à l’écologie. Il y a aussi une tension palpable entre l’attachement des bergers à leurs bêtes et la ressource économique que ces animaux représentent pour les éleveurs. C’est une expérience riche pour les jeunes générations.»
Partage avec le public
Outre les interviews, plusieurs activités ont été organisées le long du périple, comme la rencontre avec un fromager et un muretier, qui fabrique les murs en pierre sèche typiques du Jura. Prochaines étapes: aider le berger à arracher les rumex, interviewer un garde-faune puis marcher environ 2h30 pour atteindre la prochaine cabane, où une lecture de contes sera proposée.
Le soir, une session de «confessionnal» permettra de recueillir la parole et les réflexions des jeunes enquêteurs, face caméra. «Un peu comme dans une téléréalité», sourit la journaliste et comédienne Séverine Chave, en charge du dispositif. D’ici l’an prochain, la matière récoltée sera partagée avec le public sous la forme d’un documentaire, d’un podcast voire d’un spectacle, par et pour les enfants.



