La recherche fédérale sur les plantes médicinales coupée à la racine

Dès 2027, Agroscope amorcera l'arrêt de ses recherches sur les plantes aromatiques et médicinales. En Valais, une filière valant 3 millions de francs par an cherche à préserver trente ans de sélection variétale.
Aurélien Krause

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Sur les hauteurs de la vallée de la Lienne, à 1800 mètres d’altitude, Nicolas Loretan désherbe une parcelle de thym citron (Thymus ×citriodorus). Cette variété, adaptée au climat des montagnes, est le fruit d’une longue sélection menée par le centre national de recherche Agroscope. «Tout cet effort est dans la graine, il faut la maintenir, la rafraîchir, la perpétuer», résume le producteur.

Cet effort touche pourtant à sa fin. À la suite de mesures d’économie décidées par l’autorité fédérale, Agroscope prévoit de supprimer 58 équivalents plein-temps dans toute la Suisse à partir de 2027 et abandonne notamment le segment des plantes aromatiques et médicinales.

Forte valeur générée à l’hectare

À Conthey (VS), un des sites concernés, quatre équivalents plein-temps sur 42 seront supprimés, dont 1,6 consacré aux plantes aromatiques et médicinales. Depuis plus de 30 ans, ses travaux ont notamment permis de sélectionner des variétés de thym, de sauge, d’edelweiss ou de génépi adaptées aux conditions climatiques suisses, et de domestiquer de nouvelles espèces.

«Il s’agit de l’une des rares alternatives aux herbages permettant de dégager une marge brute élevée sur de petites surfaces», estime Gérald Dayer, chef du Service de l’agriculture du canton du Valais. La filière pèse près de 3 millions de francs par an, avec une valeur à l’hectare «de l’ordre de vingt fois supérieure à celle des herbages et de nombreuses autres cultures», précise-t-il.

Recentrer les priorités

«Le canton a pris position auprès de la Confédération et a demandé qu’un dialogue soit engagé avec l’ensemble des acteurs concernés», indique Gérald Dayer – sans réponse à la mi-août. Il ne réclame pas le statu quo, mais un recentrage des priorités. «Renoncer à la recherche dans ce domaine nous paraît difficilement compatible avec l’objectif d’adapter notre agriculture au changement climatique», avance-t-il. Interrogé sur cette question, Agroscope dit concentrer ses efforts sur «les cultures qui jouent aujourd’hui un rôle essentiel en Suisse», sans mentionner les plantes médicinales.

Pour Julien Héritier, directeur de Mediplant, centre de recherche et de compétence valaisan sur les plantes médicinales, la nouvelle «fait mal au cœur». Depuis 2019, la sélection variétale est confiée à Agroscope, tandis que Mediplant développe les extraits dans les locaux du pôle d’innovation PhytoArk. «Agroscope est un acteur clé pour la chaîne de valeur», insiste-t-il, citant l’exemple de la saxifrage à feuilles rondes: domestiquée par Agroscope, transformée par Mediplant, cultivée par Valplantes, puis commercialisée en cosmétique par une start-up. L’arrêt de la sélection menace ainsi le premier maillon de cette chaîne.

En chiffres

58 équivalents plein-temps dont la suppression prendra effet à partir de 2027.

4 équivalents plein-temps supprimés à Conthey (VS), dont 1,6 consacré aux plantes aromatiques et médicinales.

42 équivalents plein-temps actuels à Conthey, dont seulement 25 financés par la Confédération.

60 hectares de plantes médicinales et aromatiques cultivés en Valais, pour un produit brut d’environ 3 millions de francs par an.

3 sites d’essai valaisans du groupe de recherche Baies et plantes médicinales: Fougères (Conthey), Bruson et Arbaz.

Environ 50 producteurs d’herbes aromatiques et médicinales en Valais.

Quid du matériel

Julien Héritier s’inquiète aussi du sort du séchoir et du matériel de tri de graines de Conthey. Agroscope confirme qu’ils resteront sur place, mais précise qu’ils ne serviront plus qu’à «d’éventuels projets financés par des tiers». Même incertitude sur les lignées mères sélectionnées depuis trente ans: «On ne sait pas encore qui assumera à l’avenir la responsabilité de l’entretien et de la conservation», admet Marc Andrey, responsable de communication d’Agroscope. «Des discussions sont en cours à ce sujet.»

Pour les coupes concernant les plantes médicinales et aromatiques, Agroscope invoque «le développement relativement limité, en termes de surfaces cultivées», du secteur. Toutefois, Marc Andrey l’assure: d’ici à 2029, «les projets en cours seront menés à leur terme de manière ordonnée», avec un transfert des connaissances acquises.

Une suite qui reste à définir

Reste à savoir qui pourrait prendre le relais à mesure du retrait d’Agroscope. L’institut mise sur des financements tiers – fonds de recherche ou contributions d’entreprises, voire de cantons –, sur le modèle des 17 équivalents plein-temps déjà financés de la sorte à Conthey.

Le FiBL, institut de recherche en agriculture biologique, travaille avec Agroscope sur les plantes médicinales de façon complémentaire: pourrait-il reprendre une partie du terrain laissé vacant? Réponse prudente de Severin Hellmüller, collaborateur scientifique au FiBL: «Cela doit encore être discuté avec les parties concernées».

Les producteurs prennent les devants

En Valais, Isabelle Gabioud, productrice sous la marque Les Simples, a pris les devants: en contact régulier avec producteurs, autorités cantonales, Bio Suisse et Agroscope, elle cherche à élaborer une réponse commune. «L’abandon de la recherche publique reviendrait à jeter un trésor de compétences, en prétéritant l’innovation et la diversité agricole», déplore-t-elle.

Le producteur Nicolas Loretan compare la perte à la fermeture d’un centre de compétences scientifiques. «On ne mesure pas l’impact que cela peut avoir, c’est une bibliothèque, c’est presque comme si on fermait l’EPFL», lance-t-il. Il ajoute vouloir surtout alerter: «Se rend-on vraiment compte de ce que cela signifie au niveau cantonal et national, et du prix à payer?»

Dix millions à économiser

Les Chambres fédérales et le gouvernement ont imposé plusieurs mesures d’économie à Agroscope, sans désigner les domaines de recherche à abandonner. D’ici à fin 2029, le budget ordinaire de l’institut doit diminuer d’environ 10 millions de francs par rapport à 2023. Agroscope a revu son portefeuille de recherche en concertation avec l’Office fédéral de l’agriculture et le Département de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR) contrainte d’établir des priorités face aux coupes. Les plantes aromatiques et médicinales ont été retenues en raison d’un développement jugé trop limité en surfaces cultivées. Ni le canton ni la filière n’ont été consultés avant l’annonce.

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