Les chants des insectes genevois au cœur d’un nouvel album

Un entomologiste, un musicien et un doctorant en communication animale enregistrent et mettent en musique les sons des orthoptères du bout du lac. Ce projet inédit vise à sensibiliser à la beauté et la fragilité du monde vivant.
Lila Erard

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© Loïc Hérin

Un entomologiste, un musicien et un doctorant en communication animale enregistrent et mettent en musique les sons des orthoptères du bout du lac. Ce projet inédit vise à sensibiliser à la beauté et la fragilité du monde vivant. En Suisse, d’autres pionniers s’inspirent de la nature pour faire de la musique, notamment à des fins méditatives et thérapeutiques.

On peut notamment citer David Newbery du groupe genevois Fungalicious Music, qui transforme les signaux électriques des champignons en sons. La musique générée est retransmise lors de cours de yoga, organisés au bout du lac. À Épendes (FR), le coach équestre François Daubé organise quant à lui des séances de phytoneurologie, ou «musique des plantes», pour soulager ses équidés. Il isole les chevaux dans des box avec des fougères connectées à des appareils émetteurs par une tige en métal dans la terre et une pince sur une feuille (lire notre édition du 22 janvier). Née en France, cette approche de musicothérapie botanique gagne du terrain en Suisse.

Fungi et fougères

Debout dans les hautes herbes de Troinex (GE), Kevin Gurcel a le regard concentré et l’ouïe attentive. Soudain, son oreille frétille, ses pas feutrés s’accélèrent puis s’arrêtent net, à la lisière de la forêt. «Dommage, c’était un papillon. À cette saison, ça aurait pu être une grande sauterelle verte ou un grillon champêtre. Mais si on s’approche d’eux trop brusquement, ils ne chantent pas. Il faut y aller à pas de loup», chuchote-t-il en quadrillant le champ, micro en main.

Si cet entomologiste est régulièrement mandaté pour faire des inventaires à des fins scientifiques, son temps libre est occupé depuis quinze ans par un autre projet: la réalisation d’une sonothèque d’orthoptères – principalement des sauterelles, criquets et grillons – ainsi que des cigales. «J’adore leurs stridulations variées et rythmées. Aujourd’hui, elles sont souvent utilisés dans la musique comme fond sonore pour donner une ambiance, mais rarement comme matière principale d’un morceau. Cela fait des années que je voulais lancer un tel projet.»

Musique psychédélique

Sa rencontre avec Paul et Romain Deshusses a transformé son rêve en réalité. En 2024, ces frères genevois sortaient le premier album de leur groupe Threehoppers, qui mettaient en musique les membracides, des insectes d’Amazonie qui font vibrer plantes et écorces. «Leurs sons ont été rendus audibles pour l’oreille humaine pour la première fois au début des années 2000 grâce à des scientifiques américains. Certains font penser à des chants de baleines ou à des mélodies venues d’une autre planète, c’est très original», raconte Paul, doctorant en histoire de la communication animale.

Captivé, il a fait découvrir cette richesse sonore à son frère, musicien dans plusieurs groupes, qui a imaginé onze morceaux aux influences sixties avec guitare, batterie et clavier, à partir de 34 insectes enregistrés. «J’ai tout de suite été inspiré, raconte Romain, qui a été secondé par un ingénieur du son. Certains bruits sonnent comme des synthétiseurs, avec des motifs assez percussifs. Nous voulions que ces animaux soient les vraies stars de l’album.»

Les orthoptères en studio

Quand Kevin Gurcel leur a proposé un projet similaire avec les orthoptères du bassin genevois, les trentenaires ont tout de suite accepté. Mais avant de pouvoir passer en studio, la chasse aux sons doit avancer: l’entomologiste n’a pas encore collecté la totalité des chants de la soixantaine d’espèces d’orthoptères que compte la région. «Certains sont faciles à enregistrer, comme le grillon champêtre que l’on entend à cinquante mètres à la ronde, la courtilière ou le criquet des pâtures. Mais d’autres sont plus rares, tels que le criquet rouge-queue. Quant à la cigale rouge, on sait que l’une des trois populations restantes du canton se trouve au pont Butin. L’été, on se croirait au bord de la Méditerranée», sourit le spécialiste.

Ses préférés restent toutefois le bien nommé criquet mélodieux, au doux «tch-tch-tch-tchss-tchss-tchss» lancinant et musical, ainsi que le criquet jacasseur aux courtes syllabes en rafales rapides. Si certains orthoptères utilisent leurs pattes ou ailes pour pousser la chansonnette, les cigales se servent de leurs cymbales, une paire d’organes sonores situés à la base de l’abdomen. «La majorité de ces insectes s’entendent à l’oreille nue.

Des chants nuptiaux

Pour d’autres, il faut utiliser un détecteur d’ultrasons. Dans la plupart des cas, il s’agit de chants nuptiaux des mâles pour séduire leur partenaire, même si parfois l’objectif est d’intimider leurs congénères pour conserver un territoire», détaille l’audionaturaliste passionné, qui a commencé à élever des insectes dès l’adolescence.

Lorsque vient l’été, les prairies ensoleillées et ouvertes sont son terrain de jeu favori. En arrivant sur place, il écoute et note tout ce qu’il entend sur un carnet, avant de se déplacer pour cibler un seul individu. Débute alors un long travail d’approche. «Je fais des essais à deux mètres, puis à un mètre. Il faut travailler seul pour avoir de bons résultats et ne pas stresser l’animal, afin de ne pas modifier son chant.»

Alerter sur le déclin des populations

Si la pollution sonore provoquée par les activités humaines, notamment les voitures et les avions, est un problème majeur, le déclin généralisé des populations complexifie encore davantage la tâche. «Notre paysage sonore se réduit en raison de l’urbanisation galopante, de l’intensification de l’agriculture et de la fragmentation des habitats naturels. C’est inquiétant», témoigne celui qui a participé à l’actualisation de la Liste rouge des insectes menacés dans la région il y a deux ans. «Aujourd’hui, je veux montrer leur richesse et leur fragilité. Il n’y a pas besoin d’aller loin pour entendre des choses incroyables!»

Sensibiliser à la beauté du monde vivant est une motivation pour les frères Deshusses. «Il est beau de voir que l’esthétique des chants nuptiaux des insectes peut aussi toucher les humains. Cela permet de franchir la frontière inter-espèces. De plus, quand on associe des animaux à des valeurs, comme l’art, on a envie de les protéger», remarquent ceux qui envisagent de construire leurs morceaux en fonction des zones géographiques genevoises, en créant par exemple la «bande sonore» de la zone naturelle de l’Allondon.

Dès la fin de l’été, ils enregistreront leur album lors d’une résidence en montagne, sur le Salève, accompagnés de l’entomologiste. «S’il manque des sons sur place, nous partirons en balade pour compléter. Ce sera une expérience immersive. Cette fois-ci, nos influences seront plutôt électro», souligne le trio, qui a baptisé son projet «Grassopera». Rendez-vous en 2027.

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