De fil en arbre: l'art de tisser en corps à corps avec le vivant

À Vex (VS), la designer textile Marie Jambers enseigne à des néophytes une technique de tissage singulière. Entre connexion à la nature, beauté du geste et art de la lenteur, l'artiste transmet plus qu'un savoir artisanal.
Liana Menétrey

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© Louis Dasselborne
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À l’ombre d’un vestige du XIIe siècle, les fils se tendent entre les corps et les arbres. C’est ici, dans cette clairière au pied de la Tour Tavelli, à Vex (VS), que Marie Jambers a choisi d’installer son atelier à ciel ouvert. Nul besoin d’un métier à tisser. Un simple tronc d’arbre devient outil, point d’ancrage et partenaire.

Ce dimanche matin de printemps, quatre curieux ont fait le déplacement pour découvrir cet atelier de tissage inspiré de différentes techniques dont celle à la ceinture originaire d’Amérique du Sud. Sous une petite cahute, la ribambelle de matériel disposé sur la table en bois attise déjà la curiosité des apprentis tisserands. Pelotes de laine, ciseaux, bâtons en bois, ceinture en tissu…

Entre eux, un fil tendu

La Valaisanne, artiste artisane textile – comme elle se plaît à se définir – prend la main. Tout commence par la chaîne. Cette ossature de fils qui sert de quadrillage et qui soutiendra l’étoffe à venir. «C’est comme une grille», résume-t-elle en dévoilant le geste. Les participants se mettent par deux, face-à-face. Deux bâtons de bois, une ceinture nouée autour de la taille: le dispositif est simple, presque rudimentaire. Entre eux, un fil blanc qu’il faut tendre, maintenir, stabiliser.

Peu à peu, la chaîne prend forme. La douzaine de fils constitue désormais la base de l’œuvre. Vient ensuite la trame, là où les fils s’entrelacent à ceux de la chaîne. D’un geste précis, Marie glisse un bâtonnet plat entre les fils tendus et crée une ouverture. Juste assez pour y passer la main et faire courir un fil de laine coloré d’un bord à l’autre. Puis, à l’aide du bâtonnet et de ses doigts, elle tasse les fils contre le rebord.

La première ligne achevée, il faut déjà inverser le passage du fil. Dessus, dessous. «On crée deux plans. À chaque fois, on passe de l’un à un autre, précise la tisserande. À vous de jouer!» Ni une ni deux, chacun fouille dans le sac débordant de pelotes et choisit quelques longueurs de fils avant de se disperser dans le champ en quête de l’arbre avec lequel tisser.

Une volonté de ralentir

«Vous pouvez choisir l’arbre que vous souhaitez ou faire par deux en tête-à-tête. Mais alors il faut collaborer avec l’autre et les mouvements de son corps», note la trentenaire. Pour elle, l’essentiel réside précisément là: «Utiliser le corps comme outil de fabrication textile.» Les néophytes nouent leur dispositif entre leur taille et l’arbre choisi à une distance subtile, à mi-chemin entre tension et confort.

Une fois chacun installé, Marie passe d’un participant à l’autre, l’œil attentif, toujours suivie de son chien Aki – «automne» en japonais. «Vous pouvez insérer ce que vous souhaitez dedans, des fleurs, feuilles, bout de bois. Tout vient se coincer. Laissez libre cours à votre imagination!»

Le chant du coucou

Sous les arbres, les tissus prennent lentement forme alors que le chant du coucou vient cadencer le geste répétitif. Fil après fil. Le temps semble se dilater. «C’est presque méditatif», souffle Mathilde sans interrompre son geste. Entre ses doigts, des fils beige, ocre et blanc composent peu à peu une étoffe harmonieuse. Un peu plus loin, sous un cerisier, Inès s’attelle à cet art face aux pyramides d’Euseigne. C’est la deuxième fois qu’elle participe à cet atelier.

J’avais la volonté de mettre au grand jour la fabrication d’un tissu fait main. Avec l’intention que cela attise des discussions, des échanges, des questions.

«Au début, je m’emmêlais les pinceaux», rigole-t-elle. Elle a choisi les couleurs de ses fils en fonction des fleurs qui tapissent la prairie à ses pieds, bleu et jaune. «Je ne suis pas de nature calme, donc c’est un challenge. C’est bien, ça m’apprend la patience.» Chez Marie Jambers, cette volonté de ralentir traverse toute sa démarche. À quelques pas de la tour, Damien a, lui, choisi la position assise pour tisser, plus douce pour son dos.

Sortir le textile des murs

Depuis 2024, Marie Jambers a mis sur pied ces ateliers avec l’ambition de sortir le textile des quatre murs. Elle en a guidé plus d’une vingtaine, rassemblant près d’une centaine de participants. «J’avais la volonté de mettre au grand jour la fabrication d’un tissu fait main. Avec l’intention que cela attise des discussions, des échanges, des questions.»

D’un père valaisan et d’une mère vaudoise, elle grandit sur La Côte. Petite déjà, elle observe sa mère lui tricoter et coudre ses habits. À 10 ans, elle réclame sa première machine à coudre. Puis, Marie Jambers suit des études de design textile à Bruxelles, faute de filière en Suisse romande. C’est là qu’elle s’éprendra du tissage. De retour en Suisse, les débouchés restent limités.

Elle envoie tout valser

Elle enchaîne alors les jobs alimentaires avant d’envoyer tout valser et d’œuvrer comme employée viticole en Lavaux. «J’avais besoin de travailler avec mes mains. Le fait d’être en plein air et en contact avec la terre au quotidien, ça m’a reboosté.» Après les vignobles, c’est l’appel de la montagne qui la pousse à s’installer en Valais. En 2020, elle prend part à un projet de l’État valaisan, nommé «Toile de vie», un programme d’intégration sociale, où elle s’épanouira en transmettant les arts du textile à des femmes migrantes.

Cette expérience nourrit sa motivation d’entreprendre un Master à la haute école d’art et design (HEAD) de Genève en pratiques artistiques socialement engagées. Aujourd’hui indépendante, elle conçoit des pièces textiles notamment avec un métier à tisser au sein de son atelier à Venthône (VS) pour des demandes privées, et collabore avec des musées et institutions.

Semer des graines

Autour des arbres, les œuvres continuent de pousser lentement, comme des fragments de paysage tissés à la main. Parfois même, l’arbre laisse son empreinte dans l’étoffe. «La torsion de l’arbre peut se refléter dans le textile», glisse Marie Jambers. Le secret, selon elle réside dans le lâcher prise. «Souvent, les gens sont trop dans le contrôle et veulent un certain résultat, mais ça ne fonctionne pas comme ça.»

En fin d’atelier, chacun noue les extrémités de son ouvrage pour fermer la pièce. Les participants repartent avec leur création sous le bras. La boucle est bouclée. «Je me dis qu’avec ces ateliers, je sème de petites graines et qu’un jour, je verrai peut-être une personne en train de tisser dans un champ ou devant une cabane.»

+d’infos mariejambers.ch

Lausanne, ancienne capitale mondiale de la tapisserie

Lausanne a joué un rôle majeur dans l’histoire du tissage contemporain. Entre 1962 et 1995, la ville accueille seize éditions de la Biennale internationale de la tapisserie sous l’impulsion de Pierre Pauli, alors conservateur du Musée des arts décoratifs, et son ami Jean Lurçat, créateur de tapisserie. Plus de 600 créateurs de 46 pays y exposent des œuvres qui bouleversent les codes. Aujourd’hui, les archives et des œuvres des Biennales sont conservées par la Fondation Toms Pauli, à Plateforme 10. L’institution y a consacré un ouvrage De la tapisserie au Fiber art. Les biennales de Lausanne 1962-1995.

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