Ce croque-mort pédale pour accompagner les défunts dans leur ultime voyage
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Sa voix chaleureuse et sa bienveillance révèlent une évidence: Gyan Härri aime les gens. Pour de vrai. Et non de manière superficielle, comme lorsqu’on attend quelque chose en retour. Avec douceur et sincérité, il donne tout, pour que l’on se sente bien. Gyan Härri aime les vivants surtout, même s’il a choisi de travailler avec les morts.
Dans une grande salle molletonnée de son entreprise de pompes funèbres, à Berne, il l’avoue tout de go: «J’aime les émotions, quand elles sont vraies et transparentes. Je me sens vraiment très impliqué avec les familles des défunts et j’aime les accompagner dans l’émotion à travers cette étape souvent douloureuse de la vie.»
La curiosité comme guide
Ce n’est qu’à l’âge de 40 ans, en 2010, alors qu’il vivait et travaillait du côté de Zurich, dans le monde du cinéma et de la gastronomie, qu’une rencontre a changé sa vie. Celle avec Kurt Nägeli. Ce dernier, fondateur de l’entreprise de pompes funèbres Aurora, cherchait une personne pour en reprendre les rênes. «Je n’y connaissais rien, mais j’étais assez curieux pour dire oui et voir en quoi consistait exactement ce travail. Et cela m’a beaucoup plu», détaille-t-il.
Il faut dire que Gyan Härri n’a pas peur de relever les défis. Après sa scolarité obligatoire, il s’est plongé directement dans le monde du travail, sans passer par la case apprentissage. «J’ai tout appris en étant jeté dans le bain. Je pense que mes capacités d’organisation et mon goût de la découverte m’ont permis de m’en sortir. Cette débrouillardise m’a permis de devenir directeur d’un cinéma à l’âge de 23 ans.»
Sur la route de la vie
C’est donc sans grandes appréhensions qu’en 2010 il a rejoint Aurora et qu’il a débuté une formation d’entrepreneur en pompes funèbres. Celle-ci a été couronnée par un brevet fédéral, ainsi qu’une formation complémentaire de thanatopracteur, réalisée en Allemagne. La Suisse n’offrant pas cette possibilité.
Dès son arrivée dans l’entreprise, Gyan Härri met ses émotions et son vécu au service de son travail. Ainsi, alors qu’il venait de recevoir un vélo cargo pour son récent mariage, il s’est dit que ce moyen de transport pouvait tout à fait servir de corbillard. «Sur mon vélo, j’ai beaucoup aimé l’idée de porter ma famille sur les chemins de la vie. J’avais envie de proposer à mes clients une même démarche, symboliquement belle, de porter leurs proches décédés jusqu’à leur dernière demeure.»
Vélo-corbillard construit sur mesure
La réalité du terrain – les rues parfois très raides de la ville de Berne – et l’absence de moteur pour ces vélos cargos en 2010 ont mis momentanément un frein à son projet. «Il fallait pouvoir offrir des trajets en toute sécurité et réalisables pour la personne qui pédale», souligne-t-il. Les modèles de vélo-corbillard dont il connaissait l’existence se trouvaient en Hollande, là où la pente n’est pas vraiment un problème.
Il a donc attendu les développements techniques de ces engins avant de mandater un vendeur de vélos hollandais spécialisé dans la création de cycles sur mesure et installé à Winterthour. Ce dernier lui a construit son vélo-corbillard. Un projet qui s’est finalement concrétisé en 2021.
Une démarche inoubliable
Le vélo-corbillard a effectué plus d’une centaine de courses depuis son entrée en fonction à Berne. Si le nombre n’est peut-être pas impressionnant, chaque trajet est important et unique. Choisir le vélo a une signification différente pour chacun.
Nous avons eu des cortèges de cyclistes, ou encore un mari qui a demandé à conduire lui-même le vélo.
«Nous avons eu des cortèges de cyclistes qui ont accompagné le cercueil jusqu’au cimetière, ou encore un mari qui a demandé à conduire lui-même le vélo pour accompagner sa défunte épouse jusqu’à sa dernière demeure. C’est une démarche émotionnellement très forte et spéciale. Personne ne nous avait jamais demandé de pouvoir conduire notre corbillard.»
Utiliser un vélo cargo pour transporter les défunts permet également au Bernois de réaliser un autre de ses objectifs: briser le tabou qui entoure la mort. «Imaginez quand on doit s’arrêter devant la gare et que 300 piétons passent devant nous, il y a toujours des commentaires. Certaines personnes souhaitent au défunt un bon voyage. D’autres affichent leur surprise. Mais cela fait toujours réagir.»
La mort n’est plus un tabou
Lorsque Gyan Härri a débuté son activité, c’était encore la norme d’aller chercher les corps dans les EMS ou les hôpitaux le soir et de sortir par une porte dérobée. «Aujourd’hui, on y va en journée et on passe par la porte principale. Se confronter à la mort dans l’espace public permet de mieux appréhender la peur de la disparition. Et de la réduire un peu.»
Le croque-mort juge que le projet de vélo-corbillard est «réussi à 100%». Les réactions négatives auxquelles il s’attendait ne sont pas venues. Et il estime que cet engin lui permet de franchir un pas de plus vers ce qui constitue l’essence de son travail: «Prendre au sérieux les vœux des personnes endeuillées et s’appliquer à les réaliser.» Pour Gyan Härri, «c’est un bel hommage que de pédaler pour le dernier voyage d’une personne qui pratiquait le vélo. Mais c’est aussi cohérent de le faire pour les personnes soucieuses de leur impact sur l’environnement.»
Son univers
Un lieu
«Une cabane de montagne. J’aime me retrouver au calme, dans la nature. Particulièrement dans le Gantrisch.»
Un plat
«La cuisine thaïlandaise. J’adore le curry rouge et, d’une manière générale, les plats qui sont piquants.»
Un véhicule
«La moto. J’en fais depuis longtemps et, avec ma femme, on va faire des tours à la montagne.»
Son refuge
«Ma famille. Je consacre presque tout mon temps libre à ma famille: ma femme et ma fille de 16 ans.»



