Plongeur de la mort, ce Vaudois défie le vide et repousse ses limites

En 2024, le jeune homme de 24 ans a battu un record du monde en s'élançant d'un viaduc de plus de quarante mètres de hauteur, à Vallorbe (VD). Ses vidéos à couper le souffle ont propulsé au rang de star des réseaux sociaux ce casse-cou discret qui se définit comme un artiste.
Lila Erard

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© Gaspar Martinez

Pendant six mois, il n’a pensé qu’à ces trois secondes durant lesquels il tomberait dans le vide. En août 2024, Lucien Charlon s’élançait du viaduc du Day, à Vallorbe (VD), effectuant une double vrille puis se recroquevillant sur lui-même dans un «faux plat» au dernier millième de seconde, après 41,7 mètres de chute libre.

Ce jour-là, il battait le record du monde avec figure de døds, ou plongeon de la mort, un sport extrême qui serait né dans les années soixante en Norvège. «Quand j’étais adolescent, ce n’était pas connu en Suisse. Lorsque je m’entraînais à la piscine, le maître-nageur pensait que je me faisais mal. Aujourd’hui, c’est à la mode, même si nous ne sommes que trois ou quatre en Europe à sauter de plus de quarante mètres», raconte le jeune homme de 24 ans, attablé dans un café de sa région natale de Morges.

Du trampoline au parkour

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, cet enfant de Reverolle (VD), né d’un père dans le social et d’une mère dans l’informatique, a toujours été attiré par le sport, du tir à l’arc au BMX en passant par le basket, le cirque, les agrès et le trampoline. Explorateur dans l’âme, il s’est même essayé au parkour, bondissant de toit en toit et publiant ses premiers exploits sur les réseaux sociaux.

Plonger dans la nature est moins répétitif, plus beau et on se rend moins compte de la hauteur.

«Plus que les sensations fortes, j’aime faire des choses que les gens n’ont jamais faites», glisse le jeune homme discret, qui a réalisé ses premiers sauts de døds depuis des plongeoirs, avant de partir à l’aventure entre rocher, falaise et cascade. «Dans la nature, c’est moins répétitif, plus beau et on se rend moins compte de la hauteur.»

Saut depuis une grue

L’un de ses premiers souvenirs marquants: un plongeon depuis une grue du port de Morges, à l’âge de 17 ans. «Je pensais qu’elle faisait 14 mètres, mais en fait c’était 24! Je m’en suis rendu compte pendant la chute. C’était très impressionnant», se rappelle-t-il. Actif sur Instagram, il gagne en popularité en participant au Gainer Tour en 2021, un événement français de saut extrême.

Celui-ci le propulse au rang de célèbre døder aux 153 000 abonnés. «Les réseaux sociaux ont une place importante dans cette discipline méconnue. Ils permettent d’être reconnu dans la communauté et d’apprendre des nouvelles figures en regardant les autres», expose celui qui écrit justement son mémoire de master en sciences du sport sur l’impact des réseaux sociaux sur sa pratique.

Son univers

Une chanson

«Notes pour trop tard», de Orelsan. Les paroles font écho au quotidien de ma génération.»

Un film

«Forrest Gump», de Robert Zemeckis. «L’histoire d’un mec simple qui transmet de la bonté.»

Un lieu

«La cascade Misol-Ha, au Mexique. Un lieu magnifique et un saut mémorable, où mes amis et moi avons tourné notre premier documentaire.»

Un plat

«Le hachis parmentier que je prépare avec ma sœur.»

Amoureux des rivières tessinoises

Dans ses vidéos, Lucien Charlon dépasse les limites, sautant du toit d’un van roulant sur un pont, propulsé par un skateboard ou depuis une montgolfière au-dessus du Léman. S’il s’est hissé en quart de finale aux championnats internationaux dans une piscine de Norvège, les rivières sauvages du Tessin restent son spot favori, où il est le «premier du monde» à avoir réalisé un 900 – soit deux tours et demi –, en partant de l’arrière.

«Toute la difficulté est d’être précis pour atterrir sans se blesser. Si on se penche trop en avant, il y a un risque de commotion cérébrale. Et si c’est trop en arrière, on prend dans le dos. Il y a des grands risques», déclare-t-il, précisant que la dernière personne à avoir essayé de battre son record s’est fissurée le crâne, cassé deux vertèbres et le sternum.

La mort, pas une option

Ne pense-t-il pas à la mort? «Si, mais ce n’est pas une option. Je ne saute que quand je suis sûr de moi. J’ai tellement visualisé ce moment avant de me lancer que c’est comme si je l’avais déjà fait», déclare-t-il, la voix posée. Pour rester en forme, la préparation physique reste toutefois quasi quotidienne, avec du renforcement musculaire, du trampoline et de la grimpe. «Cela ne m’empêche pas de stresser. La veille d’un plongeon important, mon cœur peut battre à 180 BPM dans mon lit. Par contre, pendant la chute, je ne pense à rien. Le plaisir vient après, dans le fait de m’être surpassé et de partager ces souvenirs intenses avec mes proches.»

Le jour de son record du monde, Lucien Charlon était bien entouré. Pendant qu’il mesurait la hauteur exacte du viaduc à l’aide d’un mètre ruban, sa bande d’amis – qui l’accompagne dans toutes ses péripéties –, sondait le Doubs pour s’assurer d’une profondeur d’au moins quatre mètres, tout en installant drones et caméras. Les minutes précédant le moment tant attendu, le silence régnait.

Une forme d’art

Le Vaudois a retiré son pull et ses écouteurs, a lancé le compte à rebours puis s’est lancé dans les airs, dans une chorégraphie millimétrée. À son retour à la surface, les cris de joie retentissaient. «J’étais dans un état second. Pour mes parents qui étaient là, ce n’était pas facile. Ma mère est à la fois fière de ce que je fais, mais aussi très inquiète. Des fois, elle ne veut plus que je sorte de la maison», s’esclaffe-t-il.

Heureusement pour elle, le vingtenaire n’est «plus très intéressé par les records», mais plutôt par la création de contenus lors de voyages avec ses amis. «Au fond, ce que nous faisons est une forme d’art. Si je peux toucher un peu d’argent pour réaliser ces projets sur mon temps libre, c’est génial», sourit ce grand modeste, qui étudie à l’Université de Lausanne pour devenir professeur de sport. «Mais avant, je vais passer mon brevet de parachutisme. Et j’aimerais bien commencer le base jump.» On ne se refait pas.

+d’infos Son Instagram: @lucien.charlon

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