Le village où l'on cultive l'art de vivre et mille jardins

Il existe des coins où les habitants s'engagent avec force pour le terroir, la biodiversité et le vivre-ensemble. Terre&Nature vous emmène dans ces villages porteurs d'initiatives et d'espoir. Dernier volet de la série dans la commune bilingue d'Evilard-Macolin.
Lila Erard

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© Albin Christen

La montée jusqu’à Evilard fait déjà partie du voyage. En seulement six minutes, le funiculaire quitte la vieille ville de Bienne pour grimper 250 mètres plus haut, offrant une vue dégagée sur le Seeland et les Alpes bernoises. «On est souvent au-dessus du brouillard, tout en étant proche de la ville et de la nature. C’est pour ça que j’adore cet endroit», sourit Madeleine Deckert, l’actuelle mairesse, en nous accueillant à quelques mètres de l’arrivée dans une ferme de bientôt 400 ans.

En juin, elle y a ouvert le café-bistrot-épicerie La Baume au cœur, créant un lieu de rencontre dans la commune. «Il n’y avait plus aucun restaurant depuis des années et la plupart des commerces ont fermé. Ici, les gens peuvent faire leurs courses, manger un plat du jour ou boire un verre. Nous avons déjà des habitués!»

Des espaces verts accueillants

«Ce midi, ce sera pommes de terre aux herbes et salade grecque, complète son mari Scott, aux fourneaux. J’utilise les invendus de l’épicerie pour ne pas gaspiller.» Sur la terrasse près de la fontaine, familles et randonneurs côtoient les habitants du coin. À l’intérieur, l’ancien fumoir invite à jouer aux jeux de société, et accueille même les télétravailleurs. Evilard, village dortoir? «Non! Il est possible d’animer une commune, même résidentielle, assure la politicienne. Si on fait des efforts, les gens viennent!»

Les récents aménagements autour de la place de la Mairie lui donnent raison. L’an dernier, une zone arborée et une aire de jeux en libre-service avec piste de pétanque, table de ping-pong et jeu d’échecs géant ont vu le jour, pour le plus grand plaisir des habitants. Dans les espaces verts communaux, arbres fruitiers, vivaces indigènes mellifères et haies vives ont peu à peu remplacé les plantes exotiques envahissantes, comme le laurier-cerise.

Les élèves au potager

Des boîtes à livres ont également fleuri grâce à la Société d’utilité publique de la commune, dont les bénévoles entretiennent aussi les nombreux bancs du territoire. Parmi les membres, Samantha Hübscher est en charge du jardin solidaire, où plusieurs familles entretiennent gratuitement un lopin de terre. Mais surtout, celle qui est aussi cuisinière et écologiste engagée révolutionne les menus de l’école depuis sept ans.

Après nous avoir rejoints au bistrot pour un café, elle nous conduit dans l’établissement, situé quelques rues plus haut. «Voici le jardin potager que je cultive avec les élèves. J’utilise parfois nos légumes dans mes recettes. Et là, c’est un four d’argile pour les ateliers pizza», raconte la jeune femme en montrant les plates-bandes garnies de colraves et aubergines.

Midi approche: l’heure est à la préparation d’une tarte aux légumes. «Comme la cuisine donne sur la cour, les élèves me voient cuisiner et me posent plein de questions. C’est un bel échange et un moyen de les sensibiliser à la saisonnalité et à la provenance des aliments», raconte celle qui a même installé une boîte à vœux pour que les jeunes puissent proposer des idées de plats. «Nous cuisinons au maximum de saison, local et à la main. J’aime beaucoup faire des spätzlis et le pain à burger. En travaillant dans une école, on peut agir concrètement. Je ne m’ennuie jamais!»

Bio express

Noms de famille les plus répandus

Jean, Allemand, Villars

Dates clés

En 1887, le funiculaire de Bienne-Macolin a été construit, suivi de celui d’Evilard un an plus tard, attirantde nouveaux habitants.

Une anecdote

Evilard, Leubringen en allemand, est l’une des deux seules communes officiellement bilingues du canton de Berne, avec Bienne.

Personnalité importante

Le compositeur Willy Burkhard, connu pour sa musique chorale et sacrée, est né en 1900 à Evilard.

La Mecque des athlètes

Près de la forêt en contrebas, d’autres habitantes sont aussi bien occupées. Pour leur rendre visite, il faut longer les rues aux coquettes villas et traverser un pâturage. Ici, dans une ancienne ferme réhabilitée en logements, Simone Schoch et Silvia Strasser s’occupent de mille mètres carrés de jardin luxuriant. «En ce moment, il faut arroser et récolter haricots, courgettes et framboises. Parfois, les chevreuils se servent aussi. Il y a plein d’animaux!» s’exclament les deux voisines, qui ont emménagé ici avec leur famille il y a vingt ans pour se rapprocher de la nature. Dans la partie haute de la parcelle, une ruche côtoie un poulailler, une serre de tomates, des figuiers et de nombreux bosquets fleuris attirant papillons et abeilles. Devant la grande terrasse en bois, un vaste étang parsemé de nénuphars invite à la détente.

Ouvrir son potager au public est une super initiative qui permet de mieux connaître ses voisins et s’inspirer des idées des autres.

«Notre philosophie est d’entretenir un jardin au naturel, avec un maximum de vivaces. Nous y passons environ cinq heures par semaine», exposent les Suisses alémaniques, qui ont fait visiter leur petit paradis à une douzaine de personnes au début de l’été, dans le cadre de l’événement Fenêtres ouvertes sur le jardin, organisé chaque année par un groupe d’habitants. «C’est une super initiative, qui permet de mieux connaître ses voisins et de s’inspirer des idées des autres!» Mais aussi de rencontrer les habitants de cette vaste et disparate commune, composée du village d’Evilard et de la localité de Macolin, le «haut-lieu des sportifs», deux kilomètres plus haut.

Bus gratuit

Pour s’y rendre, rien de tel que le bus 79, l’un des rares du pays à être… gratuit. Pour cause, cette ligne est en partie financée par le Centre national de sport, qui accueille des milliers d’athlètes d’élite de Suisse. Moderne, l’imposant site compte plusieurs piscines, salles d’entraînement, terrains en gazon naturel et synthétique, courts de tennis, un tunnel de sprint souterrain, mais aussi 42 hectares de forêts, surfaces agricoles et espaces verts.

Depuis 2022, plusieurs mesures ont été mises en place pour augmenter la diversité sur ces surfaces, telles que des fauches tardives, la coupe sélective de haies, le maintien des arbres remarquables ou encore la création de prairies fleuries, comme celle située devant le restaurant Fin du monde, réputé dans la région. Les habitants du coin, eux, entretiennent une relation paradoxale avec le campus. «D’un côté, les habitants peuvent profiter des infrastructures et la nature environnante est mise en valeur. De l’autre, il y a toujours plus de constructions, donc plus de trafic, et les contacts sont rares avec cette population. Nous vivons dans deux mondes bien différents!» constatent Prisca et Hans Petter Müller-Zuber, qui vivent à quelques centaines de mètres et entretiennent un grand jardin bien connu dans le coin.

En chiffres

2690: le nombre d’habitants, dont environ 2000 à Evilard

57: le nombre de bancs, tous peints en rouge

21: le nombre d’arbres récemment plantés sur la place de la Mairie

4: le nombre d’exploitations agricoles

Un jardin-forêt en cours de devenir

Depuis plus de vingt ans, ils y cultivent des plantes sauvages qui nourrissent et aident à guérir, tout en fabriquant sels aux herbes, bouillons et autres pâtes de fruits locales. «Une grande partie de ce que vous voyez ici est arrivée avec le vent, les oiseaux et les insectes. Certains diront que c’est «le chenit», mais nous savons exactement où tout se trouve», lance le couple en montrant l’achillée millefeuille, le millepertuis ou le chardon sauvage, utilisé pour confectionner une teinture mère contre les piqûres de tiques.

À côté du poivrier du Sichuan récemment planté, un jardin-forêt devrait bientôt sortir de terre. Pendant ce temps-là, leur voisin Andreas Bachmann s’est lancé dans une tout autre activité. Depuis six ans, ce graphiste immortalise et identifie les insectes qu’il rencontre à la belle saison dans son potager. «Certains sont difficiles à approcher, tels que les papillons, d’autres moins farouches, comme les punaises. Récemment, j’ai réussi à photographier une toute petite araignée cracheuse de moins de cinq millimètres, se réjouit le quinquagénaire. J’aime valoriser ce qu’on ne remarque pas et mettre en lumière ce petit monde merveilleux, afin d’alerter sur la disparition de la biodiversité à mon échelle.»

Des bénévoles font vivre le lieu

La dernière étape de ce périple se termine comme elle a commencé: autour d’un café, dans un lieu dédié au terroir et au lien social. Direction l’épicerie de Macolin, à quelques encablures, qui a été créée en 2002 sous forme de coopérative par plusieurs habitants. «Depuis l’extérieur, ça paraît petit, mais en fait nous avons plein de choses», s’exclame la gérante Steena Willemin, derrière la vitrine colorée et la petite terrasse. Sur les étals, une ribambelle de produits bios, légumes, vins biodynamiques, miel et lait de la région sont joliment présentés, aux côtés d’un espace dédié aux producteurs et artisans du village.

Aujourd’hui encore, une centaine de coopérateurs et un comité bénévole font vivre le lieu. «Tous les bénéfices sont réinvestis dans l’épicerie. Cela nous tient à cœur. Nous nous sommes aussi battus pour garder un petit bureau de poste, très utile, ainsi qu’un coin bistrot.» Chaque jour, villageois, randonneurs, ouvriers alentours et athlètes s’y retrouvent, dans ce qui est devenu au fil des années un lieu incontournable de ce village… qui bouge.

Un peu d'histoire

Evilard a fait partie du bailli épiscopal de Bienne jusqu’en 1798, avant d’appartenir à la France pendant quinze ans, puis au canton de Berne. Dès ses origines, le village a connu une vie publique et politique active, tandis que Macolin ne comptait que quelques fermes éparses. À la fin du 18e siècle, plusieurs riches familles biennoises y ont acquis ou fait construire une maison pour passer les mois d’été. Parmi eux, le docteur Pugnet qui voyait dans la douceur du climat local une possibilité de guérir de nombreuses maladies. En 1877, il a participé à la création d’une maison de cure, le Grand Hôtel Kurhaus, attirant de nombreux touristes dans la région jusqu’à la Seconde guerre mondiale. En 1944, le Confédération décida de créer à la place une Ecole fédérale de gymnastique et de sport, qui deviendra l’Office fédéral du sport, en charge du développement de la politique sportive nationale et comptant plusieurs centres d’entraînements, cours et formations. Aujourd’hui, il s’agit du principal employeur de la commune, avec environ 400 employés et de nombreuses infrastructures.

+ D’infos Retrouvez tous les articles de la série sur terrenature.ch/les-villages-qui-bougent

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