Chiens de protection: dans les coulisses de l'examen fédéral

Dans les Alpes bernoises, des chiens de protection passent l'EAT, l'examen fédéral qui conditionne leur reconnaissance et les aides aux éleveurs. Pendant une journée, immersion au cœur de cette épreuve.
Aurélien Krause

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"Centa" est entourée notamment de Corinna (en rose) Kilian Bumann (tout à dr.), ainsi que de François Meyer (à g.).
© Pierre-Yves Massot
Ueli Pfister (avec le bonnet) suit attentivement l'examen des chiens.
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"Centa" est entourée de Kilian Bumann.
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"Centa" est entourée notamment de Corinna (en rose) Kilian Bumann (tout à dr.), ainsi que de François Meyer (à g.).
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Moritz et Ueli Pfister (avec le bonnet) suivent attentivement l'examen des chiens, tout comme Sandra Camberlin qui, postée en bas de la pente, ne rate rien.
© Pierre-Yves Massot
La réaction du chien de protection est analysée, notamment lorsqu'il croise un autre canidé.
© Pierre-Yves Massot
Moritz et Ueli Pfister (avec le bonnet) suivent attentivement l'examen des chiens, tout comme Sandra Camberlin qui, postée en bas de la pente, ne rate rien.
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La réaction du chien de protection est analysée, notamment lorsqu'il croise un autre canidé.
© Pierre-Yves Massot

Il est 8h. Une pluie fine tombe sur le Hengstschlund, une vallée encaissée des Préalpes bernoises. L’herbe est froide, les épicéas disparaissent à mi-pente dans la brume. François Meyer porte ses jumelles à ses yeux. Une silhouette blanche se déplace entre les arbres. C’est Piccolo, un chien de protection des troupeaux de dix-huit mois, déposé là la veille au matin avec cinq brebis. Son collier GPS et ceux de deux brebis envoient une position par seconde depuis hier.

À ses côtés, Ueli Pfister observe lui aussi, jumelles levées, sans un mot. Les deux hommes sont collaborateurs scientifiques chez Agridea, chargés de conduire les évaluations d’aptitude au travail (EAT) des chiens de protection. Un peu en retrait sur le sentier, Sandra Camberlin avance en silence, caméra à la main. «Toute la difficulté, c’est de ne pas se faire sentir», murmure-t-elle.

L’EAT cherche à mesurer le degré de socialisation – entre le chien et son troupeau d’un côté, entre le canidé et son maître de l’autre. Terrain inconnu, cinq brebis familières, pas de clôture, pas de congénères, pas de berger. Puis après vingt-quatre heures, l’arrivée d’un figurant, d’abord seul, ensuite avec son chien. Cinq critères sont notés de 0 à 3: orientation au troupeau, agressivité, comportement amical, peur, aboiements. Un second module, sans les animaux, évalue la tolérance au stress, la conduite de base et le comportement du chien en l’absence des brebis.

Entre les brebis et l’intrus

Le figurant s’appelle Moritz Pfister. Grand, silencieux, c’est lui qui joue l’intrus. Première approche: il décrit un large arc de cercle à une trentaine de mètres du troupeau. Piccolo aboie d’une voix grave, répétée. Il descend légèrement de la pente, se place entre les brebis et l’inconnu, les surveille du coin de l’œil. Deuxième approche: Moritz Pfister monte droit sur le troupeau, s’arrête à dix mètres, s’assied. Le chien aboie encore, tourne, revient. «Regardez! Il a un œil sur Moritz, un œil sur les brebis. C’est ça que l’on recherche», dit Ueli Pfister à voix basse. Troisième approche avec le chien-figurant en laisse. Piccolo grogne, se raidit, les pattes plantées dans l’herbe mouillée.

Trente minutes plus tard, sur le chemin caillouteux, au bas de la vallée, Piccolo rejoint son maître. Le troupeau n’est plus là. Le chien qui grognait quelques instants plus tôt renifle maintenant le figurant, curieux, presque amical. Son maître Michael Baggenstos écoute le compte rendu, les bras croisés, les bottes encore mouillées de rosée. Piccolo est le sixième de ses chiens à passer l’EAT. Il connaît l’exercice, mais avait un doute. «J’étais curieux de voir s’il réagirait pareil sans ses compères.» Les examinateurs le rassurent. Le résultat définitif arrivera dans trois semaines.

En terrain inconnu

Derrière ce protocole minutieux, le dispositif suscite des inquiétudes, notamment chez les éleveurs vaudois et valaisans. Deux griefs reviennent: le chien est évalué dans un environnement inconnu, et il est seul – alors que sur les alpages suisses, les chiens travaillent toujours en binôme, sous l’œil d’un berger. Des chiens qui donnent entière satisfaction, du point de vue de leur détenteur, sur leur alpage peuvent ainsi échouer au test. Pour François Meyer, le protocole identique pour tous permet de retirer les biais du quotidien et d’évaluer chaque chien de la manière la plus neutre possible.

L’après-midi, cap sur une vallée parallèle, au pied de l’Ochse. Même protocole, autre tempérament. Centa, un Pastore della Sila d’un blanc immaculé, aboie dès la première approche de Moritz Pfister et lance une charge. Elle s’avance, le fixe, l’intimide – puis jette un coup d’œil en arrière pour s’assurer que les brebis sont toujours là. «Une certaine agressivité en présence des brebis n’est pas un défaut. C’est sa façon de dire: ce troupeau est à moi», souligne François Meyer.

Les jeunes chiens manquent parfois de confiance dans leurs décisions. Avec l’âge, ça s’améliore.

Sandra Camberlin, qui filme depuis le bas de la pente, note le timbre des aboiements. Au début, graves et soutenus – signe d’assurance. Quand le chien du figurant s’approche trop près, ils montent légèrement dans les aigus. «Les jeunes chiens manquent parfois de confiance dans leurs décisions, explique Ueli Pfister. Avec l’âge, ça s’améliore.»

Corinna Bumann, qui élève Centa avec son mari Kilian sur les hauteurs de Brigue, attendait ce moment depuis des semaines, le ventre noué. «On doit faire totalement confiance au chien. C’est parfois difficile, même quand tout fonctionne bien à la maison.» Vient la phase hors troupeau. Un parapluie s’ouvre brusquement devant Centa – elle sursaute, recule, puis repasse devant le parapluie d’un pas prudent, les oreilles en arrière. Un ballon éclate devant elle. Elle frémit à peine.

Gardien d’une ressource

En fin d’après-midi, la brume s’est un peu levée. Ueli Pfister range ses jumelles. Vingt ans qu’il observe des chiens de troupeau – en Suisse, dans les Abruzzes et dans les Pyrénées. «La Suisse a perdu la tradition des chiens de troupeau avec la disparition du loup. Depuis son retour en 1995, il a fallu réapprendre.» Et avec ça, les malentendus. On confond parfois le chien de protection et le chien de compagnie, alors qu’ils répondent à des logiques très différentes.

«Le chien protège ce qu’il aime et aime ce qu’il protège.» Ce qu’il garde, c’est une ressource – historiquement, les moutons nourrissaient aussi le chien. Il les garde qu’il y ait un danger ou non, qu’un randonneur passe dans son périmètre ou qu’un loup rôde. Pour éviter les incidents, Agridea en collaboration avec le Service de prévention des accidents dans l’agriculture (SPAA) a développé des panneaux de recommandations à l’intention des promeneurs: contourner le troupeau, ne pas courir, descendre du vélo et surtout ne pas être accompagné par un chien de compagnie.

En fin de journée, la pluie s’est arrêtée. Le brouillard descend à nouveau sur la vallée de l’Ochse. Kilian et Corinna Bumann déposent leur second chien sur la pente. Il passera la nuit avec les brebis. Demain, un figurant reviendra. Dans la brume, le chien disparaît peu à peu derrière les brebis. Le nouveau test, lui, ne fait que commencer.

Ce que cet examen change pour les éleveurs

La réussite de l’EAT donne le droit à une prime fédérale unique de 4400 francs par chien certifié, ainsi qu’à 100 francs mensuels pour la nourriture et les frais vétérinaires. En cas d’attaque de loup, les pertes sont indemnisées et les dégâts comptabilisés dans les quotas de tir – à condition qu’au moins deux chiens certifiés gardent le troupeau. Depuis 2025, toutes les races de protection sont admises à l’examen, sous réserve de validation cantonale. Les sessions sont gratuites pour les détenteurs.

+ D’infos En 2026, Terre&Nature consacre une série d’articles au pastoralisme. Tout au long de l’année et au travers de reportages, de portraits et d’analyses, elle donnera la parole à celles et ceux qui font vivre les montagnes.

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