«On a longtemps craint les glaciers. Aujourd'hui, c'est leur mort qui nous fait peur»
Tout commence avec une photo: on vous y voit enfant, dans une grotte du glacier du Rhône, entouré de saisonniers déguisés en ours polaires. Comment a-t-elle donné naissance à un livre?
Dans mes précédents livres, j’ai beaucoup travaillé sur la question de l’écoanxiété, de la crise climatique, du rôle que peut avoir la littérature face à ce qui nous arrive. J’ai trouvé cette photo au hasard de notre album familial. J’y ai vu quelque chose de beau et étrange à la fois: que viennent faire des ours polaires à l’intérieur d’un glacier suisse en perdition? Il y a une symbolique forte dans ce croisement entre l’imaginaire polaire et l’imaginaire glaciaire, bientôt post-glaciaire. J’ai voulu tirer le fil de ce mystère sans trop savoir où ça allait me mener.
Les glaciers, chez vous, sont liés à l’enfance…
J’ai grandi jusqu’à mes 10 ans en Valais, et c’est un environnement qui est inscrit au creux de mon imaginaire. J’y éprouve une double nostalgie, celle de l’enfance et celle d’un territoire. Mais je ne voulais pas faire de ce livre quelque chose de trop intime. Je me suis documenté, j’ai interrogé des scientifiques, accumulé de la matière. Et puis en août dernier, après plus de deux ans et demi d’enquête, j’ai retrouvé le photographe qui, à la suite de son père, tenait cette attraction au fond de la grotte du glacier du Rhône. À partir de là, j’avais tout l’arc narratif du livre, du début de l’enquête jusqu’à sa résolution.
Entre l’insouciance du jeune Thierry et celle de votre fille, qui apparaît aussi dans ce livre, le temps a passé. À l’échelle des vies humaines, mais aussi des glaciers, pour lesquels le changement est plus rapide que jamais. Le rapporter à sa propre histoire permet-il de le rendre plus concret?
C’est une expérience à la fois géologique et de transmission, un livre qui s’articule entre la génération de ma grand-mère et de ma fille. Moi qui suis allé enfant sur ces glaciers, je n’y vois que ce qui manque lorsque j’y retourne. Mais dans le regard de ma fille de 8 ans, il n’y a que de l’émerveillement, dont on peut s’inspirer pour continuer à vivre dans ces paysages. Aujourd’hui, il y a des pissenlits qui poussent à 3000 mètres d’altitude. Un botaniste va s’en alarmer, parce que ce n’est pas normal. Un enfant, lui, va se dire: «Oh, c’est joli!» Et en effet, c’est joli. Le regard du botaniste est tout aussi valable que celui de l’enfant.
Quel rôle peut jouer la littérature dans le contexte du changement climatique? Les actions à entreprendre pour sauver les glaciers sont du ressort de la science et de la politique…
Les scientifiques décrivent les choses depuis les années 1970. La problématique est évidente, les manières d’en sortir aussi. Mais ce langage scientifique ne mobilise pas. Pire, il se heurte à un aveuglement délibéré de nos pouvoirs publics. J’ai la conviction que la littérature peut investir le champ de l’émotion en s’appuyant sur des données scientifiques. Cette histoire n’est pas seulement la mienne, c’est celle des deux milliards de personnes dans le monde dont la survie en matière d’eau, d’électricité et de production agricole dépend directement des montagnes, selon un rapport de l’ONU. Ce que je tente, c’est d’écrire une littérature d’alerte, comme une tentative de trouver un chemin entre le catastrophisme et l’indifférence.
Les enjeux
Un monde en liquidation. Histoires postglaciaires est un livre inclassable, mêlant enquête journalistique et histoire intime, réalité et fiction. Édité aux éditions La Baconnière, cet ouvrage est une ode aux glaciers, si présents dans notre histoire commune, mais dont le recul ne cesse de s’accélérer. Une manière de mêler poésie et discours scientifique pour faciliter la réflexion autour de la thématique du changement climatique.
Votre livre comprend une longue liste des glaciers disparus. Voyez-vous cette mise en lumière comme un acte militant?
Aujourd’hui, le fait d’être lucide sur l’état de la planète est considéré comme du militantisme. 1353 glaciers ont disparu entre 1973 et 2016. Je trouvais important de rappeler leurs noms, comme une litanie, sur des pages et des pages. D’ailleurs, sur les nouvelles coupures de 1000 francs dévoilées par la BNS figurera… un glacier. Ce motif fait partie de notre imaginaire. Or, entre aujourd’hui et le jour où nous verrons paraître ce billet, le glacier n’aura plus le même visage.
Notre vision des glaciers a changé, d’ailleurs…
Oui, et c’est leur grand paradoxe. Concrètement, ce sont des zones incultes, stériles, dures. Il y a eu un basculement dans leur perception: au maximum de l’extension glaciaire, à la fin du XIXe siècle, ils étaient considérés comme extrêmement dangereux. Dans le village de Fiesch, on a longtemps prononcé une prière qui disait «Protège-nous de l’avancée du glacier». Aujourd’hui, la prière existe encore mais elle a été inversée, avec la bénédiction du Vatican, pour demander la protection du glacier lui-même. Ce n’est plus le glacier qui nous fait peur, c’est son absence.
Votre fille propose de «sauver le glacier». Comment gérer cette responsabilité en tant qu’adulte?
On doit à nos enfants de leur dire les choses telles qu’elles sont: «Ce glacier ne peut plus être sauvé, et de ton vivant, tu le verras mourir.» C’est violent, de dire ça à sa fille! Mais cela ouvre d’autres perspectives: que peut-on faire de ce nouveau territoire qui s’ouvre là où le glacier a disparu? Y aller ensemble, marcher, ramasser des cailloux et sentir des fleurs, c’est déjà un geste d’amour, à la fois envers son enfant et envers un territoire sur lequel il nous est donné de vivre.
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Bio express
Né en 1987 à Martigny (VS), Thierry Raboud vit actuellement à Vevey (VD). Journaliste culturel pour La Liberté, il est aussi poète, musicien et artiste typographique. Après avoir publié deux recueils de poésies primés, l’auteur se tourne désormais vers un autre style littéraire.



