Y a-t-il une place pour les rangers de ce côté de la Sarine?
Les enjeux
• Dès cet automne, un brevet fédéral de ranger pourra être obtenu à Lyss (BE).
• Cette profession connaît un engouement croissant, attirant des profils variés.
• Une société romande vient de voir le jour pour mieux faire connaître ces services.
Un ranger, c’est quoi? Selon que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre de la Sarine, la réponse risque d’être plus ou moins hésitante. Parmi les professionnels du secteur, le constat est unanime: ce métier, popularisé au XIXe siècle dans les grands parcs américains, est bien mieux implanté en Suisse allemande.
Il se développe toutefois doucement en terres romandes. Delphine Rudasigwa veille sur les rives du lac de Derborence (VS) depuis 2023. Elle rappelle que «le premier ranger romand a été Alain Tschanz, au Creux du Van (NE), qui a pris sa retraite en 2023 après plus de 6 ans d’activité». En 2022, le Parc naturel régional (PNR) Chasseral embauchait également. En 2024, Frédéric Debétaz rejoignait le territoire du PNR du Trient (VS). Cette liste n’est pas exhaustive.
Gérer la nature et les conflits
Si l’employeur – administrations publiques, fondations telles que Pro Natura ou encore parcs naturels – et le cahier des charges varient d’une région à l’autre, l’essence est partout la même: «Nous sommes là avant tout pour informer et rappeler les bons comportements à adopter dans la nature, pas pour punir, explique Frédéric Debétaz. Depuis le Covid, on constate que les gens ont davantage besoin de s’aérer mais, en parallèle, on s’est coupé de la nature et on a perdu certains codes…»
Rappeler la nécessité de tenir les chiens en laisse, notamment en période de protection de la faune sauvage comme actuellement dans le canton de Vaud, remettre les vététistes adeptes du hors-piste sur les itinéraires balisés, indiquer les espaces où les bivouacs sont autorisés: telles sont les indications les plus fréquemment données. «Dans la grande majorité des cas, le contact se passe bien, dès lors qu’on explique bien les choses aux promeneurs et qu’on ne les braque pas», poursuit Frédéric Debétaz.
La gestion de conflits fait d’ailleurs partie des axes du cursus du CEFOR, le Centre forestier de formation de Lyss. «Les cours portent également sur la communication et la gestion de projet, l’orientation du public, la protection de la nature», décrit David Ricci, coresponsable de la filière.
Les parcours sont très diversifiés: nous avons accueilli un docteur en biologie, une coiffeuse… On observe une recherche accrue de sens.
Le CEFOR est la seule institution en Suisse à proposer une formation de ranger, ce depuis 2007, suivie cette année par 18 personnes. Depuis la pandémie, l’enthousiasme est allé crescendo. Les profils évoluent également: «Avant le Covid, nous formions principalement des personnes issues des métiers de la forêt ou de la chasse. Aujourd’hui, les parcours sont très diversifiés: nous avons par exemple accueilli un docteur en biologie, une coiffeuse… On observe une recherche accrue de sens et une volonté de s’engager dans un métier en lien direct avec l’environnement.»
Les perspectives professionnelles restent toutefois mitigées. Le CEFOR se dit «transparent» sur ce point: «Nous demandons aux personnes qui s’inscrivent de sonder d’abord le marché, indique David Ricci. Si certains candidats et candidates envisagent un engagement immédiat au sein d’un service cantonal, la réalité est plus nuancée: 30 à 40% d’entre eux accèdent à un emploi, le plus souvent à temps partiel et sur des périodes ciblées, principalement en saison estivale.»
Dès cet automne, le cursus vivra un changement de taille puisqu’il débouchera, pour la prochaine volée, sur un brevet fédéral de «Spécialiste en nature et environnement, orientation Ranger». Un cap important, même si David Ricci reste mesuré sur les retombées: «Je ne m’attends pas à une augmentation immédiate du nombre de postes. Les compétences sont déjà reconnues aujourd’hui. La question des employeurs est moins «qu’avez-vous appris?» que «quel est le coût?».
Des privés au service du public
La situation est notablement moins favorable en Suisse romande. «Ce qu’on constate, c’est que les participants aux volées alémaniques du CEFOR trouvent pour la plupart du travail, ce qui n’est pas forcément le cas des Romands», observe Marc Zamparo. Pour mieux faire connaître le métier, le Fribourgeois vient de créer Sentinel, toute première société romande proposant un service de rangers, en compagnie de Noémie Rochat et Joëlle Losay. Le modèle a déjà fait ses preuves outre-Sarine, où la première Sàrl du genre est née il y a une dizaine d’années. «Les administrations disposent de moyens pour la protection et la restauration des écosystèmes, mais il leur est difficile de créer de nouveaux postes, explique David Ricci. Le recours à des prestations externes constitue dès lors une alternative pertinente.»
Comment expliquer cette différence entre régions linguistiques? Pour Delphine Rudasigwa, «la difficulté en Suisse romande est que chaque canton, voire parfois certaines communes ou associations, a développé au fil du temps des postes aux fonctions similaires mais avec des titres différents et où le curseur entre répression et sensibilisation ne se situe pas forcément au même endroit». Marc Zamparo ajoute: «Chez nous, les administrations hésitent entre «surveillant de la nature» ou encore «garde-nature». Pourtant ce terme s’inscrit dans un contexte historique, loin de la connotation militaire souvent relevée en Suisse romande. Il serait temps de décider que ce terme de ranger a une légitimité et d’œuvrer pour faire connaître notre travail.»


