Chauffage à distance: la Chaux-de-Fonds fête le centenaire d'une idée visionnaire
Un riche programme
Pour célébrer ce centenaire, l’énergéticien Viteos propose une série d’événements ouverts au public tout au long de l’année, dont l’objectif est de faire découvrir les coulisses et l’évolution du chauffage à distance. Journées portes ouvertes dans les centrales, présence lors d’événements locaux comme la Fête de mai, rendez-vous festif sous forme de spectacles vivants à la Plage des Six Pompes, exposition historique dès le 24 octobre, sans oublier la publication d’un ouvrage retraçant cette aventure, rédigé par l’historien Dimitri Viglietti.
En 1926, La Chaux-de-Fonds devient la première ville de Suisse à se doter d’un réseau de chauffage à distance (CAD). Ce réseau répond à une logique très pragmatique: sécuriser l’approvisionnement énergétique et valoriser un surplus de chaleur. Alimenté à ses débuts par l’usine électrique des Eplatures, il n’a cessé depuis de s’étendre et d’évoluer jusqu’à devenir aujourd’hui l’un des piliers de la stratégie de décarbonation neuchâteloise. Son émergence à La Chaux-de-Fonds est loin d’être le fruit du hasard.
Au début du XXe siècle, l’industrie horlogère chaux-de-fonnière est à son apogée. La ville est une grande manufacture où règnent esprit d’innovation et cosmopolitisme. Les ingénieurs voyagent et reviennent de leurs périples avec de nouvelles idées. Ils planchent aussi sur des problèmes très concrets: comment trouver des moyens efficaces de chauffer les locaux pour leurs ouvriers ou automatiser certaines tâches, explique Dimitri Viglietti, historien à l’origine d’un ouvrage consacré à l’histoire du chauffage à distance.
La ville se caractérise également par une architecture particulière. Elle est organisée en damier, suite à l’incendie de 1794, avec des bâtiments qui s’emboîtent les uns dans les autres et une grande densification de l’habitat. «La rentabilité du CAD n’aurait pas pu être assurée si on n’avait eu que des petites maisons disparates», relève Dimitri Viglietti.
Tout commence aux Eplatures
La Chaux-de-Fonds connaît, au début des années 1920, des problèmes d’approvisionnement. La ville est alimentée en électricité par le biais d’une chaudière à vapeur qui fonctionne de manière intermittente. Elle subit des ruptures d’approvisionnement en charbon, compliquées encore par des périodes de sécheresse. La ville décide alors de se doter d’une nouvelle chaudière à vapeur dans l’usine des Eplatures, qui fonctionnera de manière permanente. En parallèle, un quartier d’habitation voit le jour à deux pas de la nouvelle usine.
«À ce moment, tout s’est aligné, explique Dimitri Viglietti. On s’est dit qu’on allait valoriser le surplus de chaleur de la nouvelle usine électrique – la chaleur dite fatale – en créant un chauffage à distance qui permettrait d’alimenter en eau chaude les radiateurs du nouveau quartier. Quand on sait que la ville est située à 1000 mètres d’altitude, et donc très demandeuse d’énergie, cela prend tout son sens.»
Défaut de jeunesse
L’un des principaux défauts de jeunesse du système est la perte de chaleur. «Au début, il y avait des pertes colossales. Les conduites étaient en acier. On les goudronnait, on les entourait de bandage et de coton avant de les enterrer dans un caniveau. Au bout de 25 ans, elles se faisaient ronger par la corrosion», relève l’historien. Une isolation de meilleure qualité, avec un revêtement plastique dans les années 1990, permettra d’améliorer la qualité des conduites, et de diminuer drastiquement ces déperditions.
À partir des années 1960, une nouvelle logique s’impose: la chaleur n’est plus seulement considérée comme un sous‑produit de la génération d’électricité. Les installations de traitement des ordures ménagères commencent à être pensées comme de véritables producteurs d’énergie. La Chaux‑de‑Fonds s’inscrit alors dans ce mouvement plus large où l’incinération ne vise plus uniquement à éliminer les déchets, mais à valoriser leur contenu énergétique.
En 1973, la ville prévoit d’inaugurer une nouvelle usine d’incinération (Cridor) pour alimenter le réseau de chauffage à distance en énergie renouvelable. Ironie de l’histoire, la nouvelle installation est inaugurée le 5 octobre 1973, 24 heures avant le déclenchement de la guerre du Kippour, qui va déboucher sur la première crise pétrolière et marquer la fin des Trente Glorieuses, explique l’historien. Cette crise énergétique va paradoxalement donner une nouvelle impulsion au CAD. «Chaque fois qu’il y a une crise, ce système se rappelle au bon souvenir des propriétaires d’immeubles en leur montrant que l’énergie produite localement ne connaît pas ces soubresauts de prix et de ruptures d’approvisionnement, car elle est résiliente», souligne Dimitri Viglietti.
Renouvelable à 75%
L’usine électrique des Eplatures, premier maillon du CAD, n’est aujourd’hui qu’un des points de chaleur qui alimente un réseau couvrant désormais une grande partie de la ville. Le centre de gravité s’est déplacé. «En matière de quantité de chaleur injectée, le CAD est principalement alimenté par l’usine d’incinération de déchets de Vadec et, dans une moindre mesure, par des chaudières à bois et à gaz. On parle donc d’une chaufferie renouvelable à 75%. Mais on projette d’aller au-delà du seuil de 80% dans quelques années», précise Dimitri Viglietti.
L’histoire ne s’arrêtera donc pas là. Viteos, l’entreprise énergétique neuchâteloise, annonce plus de 300 millions de francs d’investissement en dix ans pour déployer et densifier les réseaux de CAD dans le canton.
+ D’infos
Un titre très disputé
C’est aujourd’hui officiel, le système de La Chaux-de-Fonds est le premier réseau de chauffage à distance à avoir vu le jour en Suisse. Mais cela n’a pas toujours été le cas… Ce titre a même été acquis de haute lutte. «Jusqu’à l’année dernière, lorsque vous faisiez des recherches sur Internet en tapant «premier chauffage à distance suisse» vous trouviez l’installation de Zurich qui date de 1928», explique Dimitri Viglietti. L’historien a dû montrer patte blanche et se rendre à Berne pour faire reconnaître, documents à l’appui, l’antériorité de l’installation de La Chaux-de-Fonds sur celle de Zurich, et faire corriger le dictionnaire historique de Suisse. «Maintenant, c’est acté», s’amuse-t-il.




