Le pédiatre apiculteur qui part en croisade contre les pesticides

Médecin dévoué et apiculteur amateur, cet habitant de Neuchâtel a coécrit une étude pionnière démontrant la présence d'un insecticide toxique proche du cerveau des enfants. Entre travail au rucher et cueillette au potager, il poursuit ses recherches.
Lila Erard
© Matthieu Spohn

Au printemps, Bernard Laubscher rend visite aux milliers de butineuses qui peuplent son rucher, sur un terrain verdoyant en pente dominant le lac de Neuchâtel. À l’heure où les merisiers et les pissenlits fleurissent, l’apiculteur amateur vérifie l’état des colonies. «Cela force à rester humble, car on ne contrôle pas tout. Ça me calme et me rend attentif aux dangers qui menacent leur survie, comme les pesticides.»

Une observation attentive, alliée à une forme d’intuition, qui a mené le pédiatre à s’interroger sur les raisons de l’augmentation des troubles autistiques et de l’hyperactivité chez ses patients. Ces substances omniprésentes dans notre environnement pourraient-elles aussi jouer un rôle? Un début de réponse se trouve dans l’étude qu’il a coécrite en 2021, démontrant la présence de résidus d’acétamipride – un insecticide toxique pour les pollinisateurs – dans la zone autour du cerveau des enfants.

Réinventer le monde

Quand on le félicite pour son travail pionnier, publié par les Universités de Neuchâtel et Lausanne, et largement mobilisé dans de récents débats français et européens, le sexagénaire modère nos ardeurs. «On m’a effectivement appris qu’il avait eu un certain retentissement. Tant mieux», formule l’homme modeste, en nous invitant à prendre le café dans sa maison située non loin du rucher.

C’est que l’ancien médecin chef du service de pédiatrie du Réseau hospitalier neuchâtelois, à la retraite depuis l’été dernier, a bien d’autres préoccupations, comme le suivi de ses patients dans son nouveau cabinet. «Je n’aurais jamais pu m’arrêter de travailler d’un coup. J’aime trop mon métier et l’univers des jeunes», confie-t-il en longeant la centaine de dessins d’enfants accrochés dans sa cage d’escalier.

En consultation, le pédiatre dévoué n’hésite pas à leur conter des histoires, les faire parler de ce qu’ils aiment et lancer des jeux pour les mettre à l’aise. «Gagner leur confiance est une belle reconnaissance. Les enfants sont capables de réinventer le monde constamment sans la pollution de nos acquis sociaux, avec spontanéité et honnêteté. Ils m’inspirent chaque jour.»

Treize enfants contaminés

Une profession de foi qui n’est pas due au hasard, ce Lausannois d’origine ayant grandi avec un père lui-même pédiatre. Après des études de System and Management à Londres, avec des cours allant de la science politique à la programmation informatique «pour apprendre à réfléchir», l’étudiant est revenu dans sa ville natale pour se consacrer à la médecine. «J’ai d’abord envisagé la chirurgie, mais au fond, je savais que c’était la pédiatrie et rien d’autre.»

Tous les patients que nous avons étudiés étaient contaminés. C’était un choc. L’utilisation de ces substances doit cesser.

Des néonicotinoïdes avaient déjà été décelés dans des urines d’enfants; Bernard Laubscher a lui décidé de se concentrer sur le cerveau, et le liquide céphalorachidien, grâce à une méthode inédite. «J’ai pu collecter cette substance sur quatorze patients malades qui devaient de toute façon subir une ponction lombaire. Tous étaient contaminés, en particulier par l’acétamipride. C’était un choc, retrace-t-il, attablé dans sa cuisine. On ne sait pas encore quel est l’impact de ces molécules, mais le risque de troubles neurologiques est important.»

Dans ces conditions, le scientifique prône le principe de précaution. «L’utilisation de ces substances doit cesser, car il n’y a pas de dose acceptable. Aujourd’hui, notre système d’homologation des pesticides est biaisé, car ce sont les fabricants qui apportent les preuves. Les politiques doivent s’emparer de cette problématique.»

Agriculture malmenée

Dans son jardin, une prairie non tondue abrite escargots, hérissons et abeilles sauvages, non loin d’un nichoir à oiseaux installé sur les branches d’un pin. D’ici à quelques semaines, l’homme à la main verte cueillera les premières fleurs de son potager. «Les agriculteurs exercent un métier indispensable, car ils nous nourrissent, donc ils nous font vivre. Pourtant, la société les malmène, en les tiraillant entre impératifs de production et protection de l’environnement. En cinquante ans, ils ont perdu leur indépendance, tout en étant sous les feux des critiques. C’est regrettable», analyse-t-il en se rendant auprès de son épouse, psychologue retraitée.

Ensemble, ces grands-parents de deux petits-enfants aiment voyager en train plutôt qu’en avion pour se rendre en Norvège afin de rendre visite à l’une de leurs filles. «Mais surtout, nous passons beaucoup de temps à parler de la vie. À tel point que nous n’avons pas le temps de regarder la télévision!»

En revanche, le Neuchâtelois compte bien profiter de son emploi du temps allégé de jeune retraité pour continuer la lutte contre les pesticides. Sa prochaine cible: le boscalid, un fongicide utilisé notamment dans la lutte contre l’oïdium, qui pourrait affecter les processus neurologiques et tumoraux humains. «Mon but est de démontrer la présence ou l’absence de cette molécule dans le corps, en utilisant les mêmes échantillons que ceux de ma précédente étude. J’espère trouver des fonds d’ici à 2027.» Le temps de mettre en pot au moins deux récoltes de miel, et d’observer encore et encore ses petites protégées au rucher.

Son univers

Un auteur

«Victor Hugo. Pour sa pensée humaniste et sociale qui m’inspire beaucoup.»

Un lieu

«Les Alpes. Dans une cabane de montagne, quand la nuit tombe et que les étoiles s’allument.»

Une musique

«Le quintet pour piano d’Alfred Schnittke. Surtout le dernier mouvement, méditatif.»

Une cuisine

«Les plats végétariens du sud de l’Inde. J’ai un fort lien avec ce pays, d’où est originaire notre fils adoptif.»

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