La triennale Bex Arts joue avec le paysage et l'esprit du lieu
Le sentier s’incurve, les arbres se resserrent, puis soudain, tout s’ouvre sur la vallée: au loin, la tour de Duin apparaît entre les feuillages, dominés d’un côté par le Miroir d’Argentine, et de l’autre par les Dents du Midi. Bienvenue au parc Szilassy, un jardin à l’anglaise vieux de deux siècles, situé sur les hauts de Bex, qui accueillera pour la treizième fois la triennale d’art contemporain en plein air Bex Arts, placée cette année sous le titre «Génies du lieu».
Cette année, deux nouvelles commissaires ont choisir de penser les œuvres à partir du lieu: Monique Keller, architecte issue de l’EPFL et experte en urbanisme et paysage – à qui l’on doit notamment Lausanne Jardins –, et Anne-Outram Mott, sociologue spécialisée dans la culture. Un jardin à l’anglaise se caractérise par une apparence de nature libre et spontanée, alors qu’il est en réalité soigneusement composé.
Des bosquets aux arbres solitaires en passant par le choix des espèces, tout est minutieusement pensé pour créer des paysages pittoresques, expliquent-elles. Les commissaires ont donc passé des semaines à s’imprégner des lieux, à identifier les points de vue remarquables, à étudier la topographie du parc, sa matérialité, sa géologie ou encore son histoire, avant de créer leur parcours idéal.
Pas de hiérarchie
«On s’est dit qu’il fallait d’abord comprendre cet endroit avant de proposer, regarder avant d’intervenir», racontent les deux femmes. Une fois les points d’accroche identifiés, elles ont convié la commission artistique de la triennale, composée d’historiennes et historiens de l’art, à arpenter le parc, à échanger, puis à proposer des artistes dont le travail pouvait s’inscrire dans cette démarche, en résonance avec les génies du lieu [nldr: du latin genius loci, «esprit du lieu», qui désigne l’identité et l’atmosphère propres à un endroit].
Le résultat compte vingt et une propositions artistiques pensées, conçues et, pour la plupart, réalisées directement dans le parc. «Il y a des artistes qui sont légèrement sortis du cadre, et d’autres qui ont investi les endroits proposés. Ce qui compte, ce n’est pas la conformité au plan, c’est la qualité du dialogue qui s’engage entre le regard de l’artiste et la réalité du lieu», explique Monique Keller. «C’est ce qui jaillit de cette rencontre que nous voulons valoriser avant tout, sans hiérarchie entre l’œuvre et le parc», complète Anne-Outram Mott.
Des tertres sur les hauteurs
Autour de nous, les herbes hautes embrassent le chemin qui mène à l’une des trois créations d’Héloïse Gailing et de Mark Rickling, un couple d’artistes lausannois issus de l’architecture. Ici, aucun objet importé ni aucune sculpture posée: la table ronde et son banc sont taillés directement dans la terre, une manière d’habiter littéralement le sol et d’inviter le public à en faire autant. «La terre excavée a été utilisée pour former des tertres, sur les hauteurs du parc, où se dressaient avant une folie [ndlr: une riche maison de plaisance], ainsi que des gradins orientés vers les vignes», détaille Monique Keller. À la fin de l’exposition, le site sera remis dans son état initial et rendu au parc.
Le fil des blocs erratiques
«Les artistes ont suivi une piste, relevé l’un ou l’autre aspect du parc en fonction de leur propre vécu, de ce qui résonnait en eux», ajoute Monique Keller. Certains se sont inspirés de la plantation d’essences exotiques au début du XIXe siècle, d’autres ont été influencés par le gypse, très présent dans la région et exploité à quelques centaines de mètres, d’autres encore par les questions écologiques contemporaines. L’histoire du parc, qui doit sa création à deux aristocrates anglaises, a aussi été source d’inspiration, glisse-t-elle.
Et puis, il y a certaines explorations artistiques inattendues, comme celle de Jérémie Gindre. L’artiste a suivi le fil des blocs erratiques, ces rochers charriés par les glaciers. Deux d’entre eux, Pierra Besse et Bloc Monstre, se trouvent non loin du parc. Un travail que les commissaires n’avaient pas du tout anticipé et qui pourtant «tombe sous le sens» dès qu’on replace le parc dans son contexte géologique et alpin.
Plus loin sur le parcours, Guillaume Barth, artiste français basé au Mexique, a lui réalisé trois cercles de plantes médicinales, aux vertus et mythes spécifiques. «Son travail s’inspire de l’idée que l’être humain appartient, comme le reste du vivant, à un écosystème partagé», relève Monique Keller. Un écosystème que «Génies du lieu» invite, le temps d’un été, à regarder autrement: non plus comme un simple décor, mais comme un milieu vivant avec lequel l’art compose et cohabite.
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Des frontières brouillées
Photos, installations sonores, cinéma, peinture: l’édition 2026 de Bex Arts brouille les frontières entre les disciplines artistiques. «Nous avions à cœur de poursuivre la dynamique des précédentes éditions, sans nous limiter à la sculpture, en bronze ou en pierre», explique la co-commissaire Anne-Outram Mott. Un choix qui reflète aussi l’état de la création contemporaine, où ces frontières sont de moins en moins figées, ajoute Monique Keller. Plusieurs artistes invités n’avaient jamais travaillé en plein air auparavant, une contrainte qui, selon les commissaires, a favorisé l’émergence de formes nouvelles.




