Grand-père hyperactif, ce touche-à-tout prône la permaculture humaine
Son univers
Un film
«Harold et Maude», de Hal Ashby: «Les héros plantent un arbre au milieu de la rue en signe de rébellion. Ça m’a marqué.»
Un plat
Une crêpe au sarrasin maison: «Avec des fruits de mer et une bolée de cidre. Je suis un vrai Breton!»
Une chanson
«Guacamayo», de Danit: «Il n’y a pas mieux pour remonter le moral.»
Un livre
«Une vie pour la nature», de Julien Perrot: «Car il montre l’importance de transmettre l’émerveillement face au vivant.»
Ses petits-enfants s’appellent Hannah, Juna, Louane, Juri et Ada, et sont âgés de sept ans à neuf mois. Dès qu’il le peut, Jean-Luc Gérard les emmène en forêt ou au jardin, leur fait écouter les oiseaux et observer le monde miniature des insectes. Le reste du temps, son emploi du temps est bien chargé, car le septuagénaire n’est pas un papi comme les autres. Depuis un an, il préside le mouvement suisse des Grands-parents pour le climat, qui rassemble 2400 seniors et sympathisants engagés pour la transition écologique.
«En ce moment, nous cherchons des fonds pour organiser des journées de sensibilisation dans les écoles autour des questions climatiques, de l’alimentation et de la santé, ainsi que des repas anti-gaspillage. C’est beaucoup de travail, mais j’aime l’idée de rassembler nos forces pour faire bouger les choses. Il faut se demander quelle planète nous allons laisser à nos enfants, mais aussi quels enfants nous allons laisser à notre planète. La transmission de l’intelligence collective est essentielle», philosophe-t-il en nous accueillant aux Ponts-de-Martel (NE), où il habite depuis trois ans.
Mais qu’est-ce qui a amené ce Breton, originaire de Quimper, à s’engager pour l’écologie en Suisse? Enfant, ce fils d’un courtier en vin et d’une secrétaire passe ses journées pieds nus au bord de la mer à pêcher les crevettes. Alors qu’il commence des études de médecine, l’impressionnante marée noire causée par le naufrage du pétrolier Amoco Cadiz, survenu en 1978 au large des côtes, est son premier choc écologique. «Voir des mouettes dégoulinantes de pétrole noir, suffocantes, m’a profondément marqué.»
De la médecine à la finance
Après plusieurs années en tant que médecin, notamment dans le service psychiatrique d’une prison de haute sécurité, sa rencontre avec celle qui deviendra la mère de ses trois enfants le conduit à Zurich, où il bifurque dans la finance.
«Là, je me suis rendu compte que le fonctionnement de ce secteur était incompatible avec mes valeurs. J’ai décidé de m’intéresser aux fonds verts et éthiques, ainsi qu’à la finance durable», expose l’auteur d’un livre sur cette thématique, paru en 2000, traitant de l’impact écologique de la bourse et du greenwashing. «Mais à l’époque, ces sujets intéressaient peu de monde. J’étais en avance sur mon temps.» Malgré tout, le spécialiste continue sa carrière jusqu’en 2018, travaillant aussi comme journaliste pour des médias économiques. En parallèle, ce membre des Verts lance une association de prévention du stress, convaincu qu’«un mode de vie plus apaisé engendre moins de coûts de santé et libère du budget à consacrer à l’écologie».
Il faut se demander quelle planète nous allons laisser à nos enfants, mais aussi quels enfants nous allons laisser à la planète.
Depuis la retraite, son engagement pour la cause climatique se décuple. Nourrissant depuis toujours l’idée de créer un éco-lieu, Jean-Luc Gérard cofonde Les 3 Sols, une structure composée d’une association et d’une coopérative proposant des formations en permaculture, cuisine, gouvernance partagée et gestion du stress, ainsi qu’un jardin collaboratif. «L’idée est de faire cohabiter le sol agricole, le sol social, et le sol intérieur, car les uns ne s’épanouissent pas sans les autres», déclare cet adepte de l’écopsychologie, qui s’intéresse au lien émotionnel et psychologique entre l’humain et monde vivant. «Actuellement, les secteurs de notre société, comme l’économie ou la santé, fonctionnent en silo, sans prendre en compte leur impact à long terme sur la biodiversité. L’enjeu est d’amener une réflexion systémique et proposer des alternatives durables, pour se reconnecter profondément et spirituellement à la nature et à sa beauté.»
Depuis quatre ans, une vingtaine de personnes du village neuchâtelois cultive des légumes sur une petite parcelle, dont la surface devrait augmenter cette année pour atteindre 6600 mètres carrés. «Ici, nous allons planter un jardin-forêt et des haies nourricières, afin de montrer qu’il est possible de relocaliser l’alimentation. Des habitants de tous bords politiques s’y côtoient, c’est enthousiasmant!», lance gaiement l’homme à la barbe blanche et aux lunettes rondes en se promenant sur la parcelle donnant sur le Creux-du-Van.
Communauté numérique
Désireux de faire essaimer ce modèle, le permaculteur aux mille idées s’est inscrit sur LinkedIn, où il partage activement ses projets avec 4500 abonnés. «C’est nouveau pour moi, car ce n’est pas de ma génération. Il s’agit d’un bon moyen de créer une communauté. Aujourd’hui, les idées que je défends sont enfin dans l’air du temps!»
Dans une époque où le réchauffement climatique et les conflits géopolitiques vont bon train, Jean-Luc Gérard se ressource lors de marches méditatives en forêt ou de baignades dans l’eau fraîche du lac des Taillères, quand il ne compose pas des chansons pour ses petits-enfants à la guitare et à l’harmonica. «Je garde espoir en l’avenir, car nous sommes nombreux à être motivés. J’aime faire démarrer des projets et j’ai encore plein d’idées», sourit celui qui se qualifie volontiers d’hyperactif. Et de conclure avec cette maxime empruntée à l’ancien président américain Theodore Roosevelt: «Fais ce que tu peux, avec ce que tu as, là où tu es».
+ D’infos




