Avec «Nounours», raconter autrement le pastoralisme d'aujourd'hui
C’est tout juste si l’on voit briller son œil sous son épaisse tignasse lorsqu’il lève la tête pour nous observer. Allongé à l’ombre d’un arbuste, il incline le front pour glaner une caresse. «Nounours» porte bien son nom: toison comme caractère, il a tout d’une peluche vivante.
Entre chien et bélier
Manteau blanc, tête foncée, longues cornes enroulées à l’horizontale: pas de doute, c’est un nez noir du Valais, cette race historiquement élevée pour sa laine et pour sa viande. Il a quatorze ans, un âge vénérable qui vaut à son nez de se parsemer de poils plus clairs, et le comportement d’un chien de famille plutôt que d’un farouche ovin.
«Tout le monde l’aime, sourit Damien Jeannerat, éleveur et berger de Mollens (VS), en s’agenouillant face à son protégé. Les chiots s’accrochent à sa barbiche, se couchent sur lui. Quand ils étaient plus petits, mes enfants lui montaient sur le dos.» «Nounours» est issu de la première génération d’agneaux nés dans l’étable de ce Jurassien d’origine après qu’il s’est installé en Valais pour se lancer dans l’élevage ovin, il y a quinze ans. «J’ai commencé avec quelques nez noirs, puis des roux du Valais, raconte-t-il. Au fil du temps j’ai mélangé diverses races et souches.»
Les moutons de la Bergerie de Naye sont destinés à la production de viande. Pas «Nounours»: «Il était tellement proche de nous que je n’ai pas eu le cœur de l’envoyer à la boucherie. Ce n’est pas rationnel d’un point de vue purement économique, mais la relation que j’entretiens avec mes animaux prime.» Parmi son troupeau, qui atteint 600 têtes au plus fort de la saison, le Valaisan d’adoption détient une quinzaine de béliers castrés comme «Nounours». Au printemps, ils entretiennent des prés dans les alentours du village de Mollens, et passent l’été à l’alpage avec le reste des bêtes.
Si «Nounours» a un parrain, c’est grâce à la plateforme EdelAlp, créée en 2021 par Samuel Balet et d’autres étudiants dans le cadre de la HES-SO Valais-Wallis. Via un système de parrainage annuel, chacun peut apporter un soutien à une série d’exploitations élevant des moutons ou des vaches d’Hérens. «On trouve de nombreux profils, des citadins qui n’ont pas la possibilité de côtoyer des animaux aux personnes âgées.»
Sur les 240 francs que coûte le parrainage, l’exploitation en reçoit une centaine. Le reste couvre les frais de fonctionnement de la plateforme et est investi dans des projets locaux. «Le montant que nous touchons nous permet de payer la tonte de nos moutons au moment où ils rentrent à l’écurie. Nécessaire pour assurer le bien-être de nos bêtes, la tonte constitue une charge financière qui n’est pas négligeable. C’est le genre de sujet que j’aborde volontiers avec les personnes qui nous rendent visite.»
Parce que l’autre contrepartie pour les parrains et marraines, c’est le fait de pouvoir rencontrer l’animal et l’exploitant. De précieux moments d’échange qui sont autant d’occasions pour les acteurs du monde agricole de raconter les enjeux d’un pastoralisme confronté à de nombreux défis, entre rentabilité en berne et cohabitation avec le tourisme ou les prédateurs.
Meneur dans l’âme
Dans la fraîcheur de cette matinée printanière, «Nounours» lève sa haute silhouette et plonge dans les herbes pour brouter. Il cache derrière son flegme un solide caractère de meneur: malgré son âge avancé, l’an dernier, c’est encore lui qui a mené la transhumance jusqu’à Vercorin. De là, le troupeau grimpe ensuite jusqu’à l’alpage d’Orzival, ce plateau aux airs d’Extrême-Orient perché face au val d’Anniviers. «Toujours collé à moi, il tire tous les autres en avant, note Damien Jeannerat. Calme et confiant, il ne bronche pas face au brouhaha ou au trafic. J’ai toujours un peu de pain sec dans une sacoche, mais je crois surtout qu’il m’aime bien.»
Posant son front contre celui de l’imposant mouton, le berger lui chuchote quelques mots à l’oreille. Il espère que cette année encore, le vétéran pourra jouer son rôle. «Et si je ne le trouve pas assez en forme, il montera en tout-terrain. Il a largement gagné le droit de profiter de sa retraite.»
En 2026, Terre&Nature consacre une série d’articles au pastoralisme. Retrouvez «Nounours» et bien d’autres au travers de reportages, de portraits et d’analyses donnant la parole à celles et ceux qui font vivre nos montagnes.
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