«Les plantes sont comme les gens, on n'en fait jamais vraiment le tour»

Paysan-herboriste français et auteur de plusieurs ouvrages, Thierry Thévenin donnera une conférence ce samedi à Morgins (VS) dans le cadre du Salon de la santé par les plantes. Il défend la cueillette comme une manière de renouer avec le monde sauvage.
Aurélien Krause

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© Dana Tentea

Thierry Thévenin

Bio express

Né en 1965, il devient producteur de plantes médicinales et cueilleur en 1987, avec un brevet de responsable d’exploitation agricole obtenu à Nyons en 1990. Porte-parole du syndicat Simples, qui fédère les paysans-herboristes indépendants en France depuis 2003, il se définit comme «ethnobotaniste autodidacte». Il a signé Les Plantes sauvages (Éditions Lucien Souny, 2008) et cofondé en 2015 la ferme-école Vieilles racines et jeunes pousses.

Vous êtes à la fois cueilleur et agriculteur. Comment êtes-vous venu aux plantes sauvages?

J’ai eu la chance de les rencontrer dès l’enfance. Je passais mes vacances chez mes grands-parents, de petits paysans du Massif central, entre Creuse et Puy-de-Dôme. Mon arrière-grand-mère connaissait les plantes et m’en apprenait les noms: elles servaient à manger, à se soigner, à faire des bouquets. Vers vingt ans, il y a eu une rupture avec les études, puis un voyage au Maroc. J’ai contracté une dysenterie sévère dans un village de montagne, et les habitants m’ont soigné avec des plantes. Ça m’a montré qu’elles pouvaient être essentielles. De retour en France, j’ai appris en autodidacte, dans les livres, avant de suivre à Nyons une formation de responsable d’exploitation agricole spécialisée dans les plantes aromatiques et médicinales. J’y ai fait de belles rencontres et compris qu’une autre voie était possible. Je vendais des tisanes sur le marché de Clermont-Ferrand. Les gens ricanaient parfois. Mais je revenais toujours à cette évidence: c’était ça qui me plaisait.

Vous dites souvent que la cueillette est «la face cachée de notre histoire»…

Parce que c’est le plus vieux métier du monde, et qu’on continue à faire comme s’il n’existait pas. La cueillette est aussi ancienne que le genre humain, elle fait partie de notre identité de chasseurs-cueilleurs. Aujourd’hui encore, c’est un métier invisible, mis sous le tapis. Dans l’agriculture, la politique et le discours se construisent autour des machines, des grandes cultures, des subventions; la cueillette n’y figure jamais. Le marché du travail voudrait nous faire entrer dans des cases: producteurs, exploitants, parfois même pilleurs. Beaucoup de plantes utilisées en cuisine, comme le thym, le romarin, la sarriette ou l’origan, n’ont été cultivées à grande échelle que tardivement. C’est tout le paradoxe: nous négligeons politiquement la cueillette, alors qu’au fond de nous, nous aimons parcourir la nature en quête de ressources, de sensations et de liens.

La cueillette est aussi ancienne que le genre humain, elle fait partie de notre identité de chasseurs-cueilleurs.

Que peut nous apporter aujourd’hui le retour à la cueillette?

La cueillette réapprend le temps long et l’observation: comprendre les équilibres, prendre seulement ce dont on a besoin, puis revenir. C’est reprendre conscience que nous partageons un territoire avec d’autres êtres. Dans un monde où prolifèrent les fausses informations, cueillir oblige à remettre les pieds sur terre: la cueillette ne ment pas. L’objet de ma présence à Morgins est de contribuer à recréer un lien avec la nature, à nous «renaturer». C’est aussi l’occasion, en marge de la conférence, de réunir différents acteurs de la branche en France et en Valais pour étudier la création d’une formation de producteur-herboriste dans le canton.

Quel souvenir de cueillette vous a particulièrement marqué?

Un jour, nous cueillions des reines-des-prés à plusieurs dans une zone marécageuse, à la main, au milieu des oiseaux et du soleil, lorsque des tractopelles sont arrivées et ont commencé à dévaster l’endroit. J’ai pensé à ce que peuvent ressentir les peuples des forêts primaires quand des engins détruisent leur environnement: de la colère, de la tristesse, l’envie de pleurer. Puis j’ai regardé la plante. Nous pouvions partir, elle non. Elle allait rester là jusqu’au dernier moment, sans rien changer à ce qu’elle était. Elle serait plante jusqu’à la dernière seconde, quoi qu’il lui arrive. Je me suis dit que j’allais, moi aussi, essayer de rester moi-même.

Les règles d'or

Observer avant, pendant et après la cueillette.

Demander l’autorisation du propriétaire du terrain, faute de quoi le prélèvement peut être assimilé à un vol.

Limiter la récolte à 10% d’une population, idéalement (certaines approches tolèrent jusqu’à 50%) pour permettre à la flore de se régénérer et à la faune de s’alimenter.

En cas de doute sur une espèce jamais récoltée, s’abstenir.

Vous entretenez une relation particulière avec la reine-des-prés. Pourquoi?

Je l’ai découverte durant l’enfance, à la ferme. Après les foins, il restait toujours une ligne de reines-des-prés le long des ruisseaux. Rien que son nom de «reine» me fascinait déjà. Mes grands-parents la récoltaient pour soigner la diarrhée des veaux à la naissance, grâce à sa richesse en tanins. Peu à peu, j’ai découvert que ses applications allaient bien au-delà, elle entre aussi dans la composition de teintures, de sauces, et sa racine dégage un parfum proche de la gaulthérie, avec une molécule utilisée contre les douleurs articulaires. C’est peut-être pour ça qu’on l’appelle «reine»: elle est d’une richesse presque complète. Les plantes sont comme des personnes, on n’en fait jamais complètement le tour, on les rencontre à plusieurs reprises et on les comprend de mieux en mieux. À chaque fois, je découvre quelque chose de nouveau chez elle. Chaque année, je suis heureux de la retrouver et de me dire que nous partageons le même pays.

Que souhaitez-vous que le public retienne de votre conférence à Morgins?

J’aimerais qu’il reparte avec la conviction que notre véritable sécurité réside dans le monde sauvage et sa diversité. Un lieu de cueillette reste un milieu vivant sur lequel on peut revenir, à condition de le respecter. Le renouvellement de la ressource repose alors sur les équilibres naturels du milieu. Prenons une salade de mouron des oiseaux ou de mâche sauvage plutôt qu’un produit issu d’une longue filière: c’est une économie au sens noble du terme, on ne prend que ce dont on a besoin. La cueillette ne résoudra pas tout, mais elle ouvre l’une des voies possibles pour renouer avec le vivant.

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