Derrière l'étang de la Gruère, une tourbière renaît

Dans le Jura, le haut-marais situé en amont du plan d'eau poursuit sa mue. Plusieurs mesures ont été prises pour protéger le site et restaurer ce biotope dégradé par les activités humaines depuis le XVIIe siècle.
Marjorie Spart

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Vue de la tourbière avoisinant l'étang de la Gruère.
© Office jurassien de l'environnement

Celles et ceux qui ont récemment déambulé autour de l’étang de la Gruère (JU) n’ont pas pu manquer sa mue. En effet, les quelque deux kilomètres et demi du sentier bordant l’étang aux eaux noirâtres ont été totalement réaménagés.

«Un ponton surélevé, de 700 mètres de long et de 1,4 à 2 mètres de large, a été installé dans la partie sud du tracé. Dans la partie nord, le chemin a été couvert de copeaux de bois et balisé grâce à une barrière en corde», explique Laure Chaignat, responsable du Centre nature des Cerlatez, qui gère l’entretien des infrastructures touristiques de l’étang.

Offrir un meilleur accès à la réserve

Ces aménagements permettent un meilleur accès à cette réserve naturelle, notamment pour les poussettes et les personnes à mobilité réduite, mais ils ont surtout été pensés pour canaliser les promeneurs. Il faut dire que le passage des quelque 150 000 visiteurs par an ne va pas sans laisser de traces sur ce biotope fragile qu’est la tourbière. «Nous avons constaté que, depuis le Covid, les marcheurs s’aventuraient toujours plus loin de l’étang. Ce qui a pour conséquence de tasser et donc de dégrader le sol fragile de la tourbière», commente Laure Chaignat.

Protéger et restaurer la tourbière, telle est la mission que doit accomplir le Canton du Jura pour remplir ses obligations légales, car les marais présentant un intérêt national sont protégés par la Constitution. Dans cette optique, les travaux réalisés autour de l’étang ne représentent que la pointe émergée de l’iceberg. Le gros du chantier est effectué dans les 56 hectares du haut-marais, une zone située en amont de l’étang et peu visible depuis le sentier balisé. «Pour rendre notamment compte de ces travaux, mais surtout pour sensibiliser le public à l’importance de ce biotope, de sa faune et de sa flore spécifiques, nous installerons à la fin de l’été des panneaux explicatifs autour de l’étang», souligne Laure Chaignat.

Plan d’eau artificiel

Situé au cœur d’une réserve naturelle de 120 hectares, l’étang de la Gruère ne s’est pas formé de manière naturelle. «Il a été créé artificiellement au milieu du XVIIe siècle, dans le but de faire tourner un moulin en contrebas», explique la responsable des lieux. Après avoir construit une digue de rétention, les meuniers ont drainé l’eau contenue dans la tourbe du haut-marais pour qu’elle s’écoule dans l’étang. Ils pouvaient ensuite gérer l’écoulement de l’eau vers leur moulin, selon leurs besoins. «Ce sont donc les fossés drainants, creusés dans la tourbe, qui ont dénaturé et modifié l’écosystème au fil du temps.»

La tourbière de l’étang de la Gruère est constituée essentiellement de sphaignes, des plantes capables de stocker une très grande quantité d’eau, mais aussi du gaz carbonique. «Une tourbière saine joue donc un important rôle de puits de carbone. Au contraire, lorsqu’elle s’assèche, elle libère du dioxyde de carbone dans l’atmosphère», souligne Laure Chaignat. À l’heure de trouver des solutions pour réduire le CO2 dans l’atmosphère, revitaliser une tourbière prend encore plus de sens.

De multiples défis

En 2014, le canton du Jura a donc entrepris des grands travaux de restauration de la tourbière qui devraient s’achever en 2028. «Il s’agit essentiellement de combler les fossés drainants avec de la tourbe saine», précise Marc Mallet, collaborateur scientifique à l’Office cantonal jurassien de l’environnement. Pour ce faire, il a fallu poser de nombreuses palissades à travers les tranchées en pente pour ralentir l’écoulement de l’eau vers l’étang. Ensuite, de la tourbe saine, prélevée sur site, a été utilisée pour combler l’espace et couvrir les palissades.

Réaliser ces travaux demandait de relever plusieurs défis. Le premier se trouve dans la nature du terrain, dont la portance est très faible. «Les arbres coupés pour permettre aux machines d’accéder aux tranchées drainantes doivent être héliportés. D’autre part, nous devons créer des pistes en plaques de répartition de poids pour accéder aux zones à restaurer avec les machines de chantier. Sans cela, celles-ci s’enfonceraient dans le sol», détaille Marc Mallet.

Après la réalisation des premières étapes de ces travaux, le bilan est positif. «Nous constatons que les zones restaurées se gorgent d’eau et que la végétation typique des hauts-marais répond de manière favorable. La tourbière joue à nouveau son rôle d’éponge et de puits de carbone», se réjouit le spécialiste. Des libellules et papillons caractéristiques ainsi que des plantes emblématiques comme la canneberge ou l’airelle des marais devraient rapidement reprendre leurs droits et coloniser la partie restaurée de la tourbière.

La Mecque des batraciens

Situé dans les Franches-Montagnes, l’étang de la Gruère a obtenu le statut de réserve naturelle en 1943 et figure dans cinq inventaires fédéraux. Sa tourbière est la dixième plus grande de Suisse. C’est un important site de reproduction de batraciens. On y trouve l’alyte accoucheur, le crapaud commun, la grenouille rousse, la grenouille verte, le triton alpestre et le triton palmé. En moyenne, 2000 batraciens effectuent chaque printemps une migration depuis les forêts environnantes jusqu’à l’étang pour s’y reproduire.

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