Loin des planches, le théâtre se joue en plein air pour renouer avec le vivant
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Les enjeux
De plus en plus de pièces de théâtre se jouent à ciel ouvert, en particulier durant l’été.
Ce format immersif, parfois itinérant, est souvent utilisé pour sensibiliser à la nature et à l’écologie, dans un contexte de crise climatique.
Les prévisions météorologiques incertaines complexifient la tâche des organisateurs.
Après une marche de vingt minutes à travers forêt et pâturages, le spectacle peut commencer. Guidé par une comédienne, le public se déplace le long du sentier de l’Aprily, sur les hauteurs de Crans-Montana (VS).
Contes et légendes alpines sont déclamés, avec en toile de fond des musiciens et les sommets enneigés. Au détour du chemin, des herboristes initient les curieux aux plantes locales, comme le mélèze. Dans ce spectacle sensoriel de deux heures, pas de lever de rideau, ni de plateau, mais un jeu d’acteur itinérant en pleine nature.
Capacité d’accueil élargie
«Notre objectif est de mettre en valeur les savoirs populaires et scientifiques liés aux plantes médicinales, qui se perdent peu à peu. Pendant des mois, nous avons recueilli des témoignages d’anciens des villages alentour. L’art est un moyen de transmettre ces connaissances parfois difficiles d’accès», expose Raphaël Bonvin, quadragénaire formé à l’herboristerie et cofondateur de l’association Héritage en herbe, à l’origine du projet.
Huit représentations auront lieu dès ce jeudi et jusqu’au 19 juillet, après une première saison à Nendaz (VS) en 2024. «Nous avions rencontré un joli succès! À la fin, le public était joyeux et avait appris plein de choses. Nous voulons continuer d’amener les gens dans la nature pour leur montrer qu’ils en font pleinement partie.»
Aborder l’écologie autrement
En Suisse, de plus en plus de pièces sont jouées à ciel ouvert, en particulier durant l’été. Si ce format a longtemps été l’apanage du théâtre de rue et des festivals urbains, de nombreuses institutions «traditionnelles» s’y mettent aussi, sortant de la pénombre des salles pour occuper l’espace naturel. Le plus souvent, la beauté de la nature et l’écologie sont au cœur du propos.
«Dans un contexte de dérèglement climatique et d’effondrement de la biodiversité, la jeune génération, entre autres, souhaite aborder ces thématiques, en remettant en question le modèle productiviste de la société. Jouer en extérieur s’inscrit dans cet élan», analyse Thierry Luisier, secrétaire général de la Fédération romande des arts de la scène.
Selon lui, ce phénomène est aussi une manière de s’affranchir des salles de théâtre, souvent saturées. «On compte 65 établissements professionnels en Romandie, pour plus de 800 producteurs. Le différentiel est énorme. Sortir des murs ouvre la capacité d’accueil», remarque-t-il, en ajoutant qu’une réflexion autour de costumes et décors durables est aussi menée.
Une communauté humaine
À Lausanne, le théâtre de Vidy se profile sur ce créneau. En 2023, sept pièces immersives d’artistes européens ont vu le jour, entre création sonore, théâtrale ou en réalité augmentée. Baptisé «Paysages partagés», ce projet proposait une expérience collective de plusieurs heures entre champs et forêt dans la région. Depuis, certaines de ces œuvres ont été réadaptées ou pérennisées, à l’image «Du sol au ciel» du Soleurois Stefan Kaegi, qui plonge les spectateurs dans les sons, espaces et histoires du paysage forestier.
Cela permet d’amener cet art dans une autre dimension et d’attirer un public large qui ne serait peut-être pas venu autrement.
Depuis cet été, cette pièce déambulatoire accessible via un code QR a été installée de manière permanente dans le Parc naturel du Jorat. L’an prochain, trois spectacles hors des murs seront également proposés, comme Métamorphose de La filiale fantôme et du collectif CCC, où l’on suit une jardinière-activiste qui rêve d’ensauvager la ville avec des plantes invasives.
Offrir une autre expérience
«Ces expériences permettent d’amener une réflexion autour du vivant, en étant en contact direct avec le paysage. Le public et les comédiens partagent l’espace, ce qui crée un lien émotionnel fort et une sensation de communauté. Cela amène le théâtre dans une autre dimension, en attirant un public large qui ne serait peut-être pas venu autrement», déclare Caroline Barneaud, directrice des projets artistiques au théâtre de Vidy.
Cette dernière a même co-écrit «Alouettes – Pièce de champ» avec la Française Emilie Rousset, qui met en scène un agriculteur, un spécialiste en politique environnementale, une bioacousticienne et des experts des sols. L’œuvre sera jouée les 13 et 14 août sur un domaine à Duillier (VD) avec la participation de l’exploitant, dans le cadre du far° festival, spécialisé dans les créations in situ.
L’exemple du Palp
Mais cette effervescence au grand air se heurte à un défi toujours plus imprévisible: la météo. «Quand on a investi beaucoup d’énergie et de temps pour créer un évènement et qu’il finit par être annulé ou modifié, cela peut être catastrophique financièrement et moralement», affirme Thierry Luisier.
En Valais, le Palp Festival – qui propose concerts et pièces de théâtre d’avril à septembre dans des lieux atypiques, des alpages aux lacs de montagne en passant par les jardins –, a passé un contrat avec une entreprise de météorologie pour affiner les prévisions. «Cela permet d’avoir des solutions de repli en cas d’orage, précise Michel May, responsable communication de la manifestation. Mais le changement climatique créé des situations de plus en plus incertaines. C’est très stressant. Heureusement, nous avons eu peu d’annulations pour le moment.»
Pour Caroline Barneaud, se plier à ces contraintes fait pleinement partie de l’expérience. «Il faut savoir s’adapter à la réalité de notre environnement, jouer avec la luminosité naturelle, composer avec la faune et la flore, au rythme du vivant et du moment présent.»

