À Gingins, les Mestral cultivent la terre et l'originalité depuis deux siècles

Rares sont les exploitations à être aux mains de la même famille depuis plus de 200 ans, mais elles existent. Premier volet de notre série à Gingins (VD), où le domaine du Pontet vient de fêter 220 ans d'activité, entre tradition, labeur et innovation.
Lila Erard

Partager cet article

Un cliché pris en 1910, devant le domaine.
© Domaine du Pontet
© Sigfredo Haro

Sculpture sur bois, forge, travail du cuir et tissage de macramé. Pour fêter ses 220 ans, le Domaine du Pontet, à Gingins (VD), a organisé une grande fête au mois de juin, rassemblant plus de 500 personnes sur deux jours.

«L’idée était de mettre à l’honneur les savoir-faire anciens, qui ont longtemps rythmé le quotidien de la région. Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient», sourit l’actuel propriétaire Alexandre Mestral, qui a également installé une dizaine de panneaux aux abords de la ferme, racontant l’histoire de ses ancêtres agriculteurs.

Un boulot monstre

«Ça a été un boulot monstre de trouver toutes ces informations. Cela fait deux ans que j’y travaille», raconte sa compagne Caroline Cuennet, en nous invitant à boire un verre dans la cuisine du premier étage. «À la base, nous voulions simplement comprendre les liens de parenté entre notre domaine et celui de nos voisins. Puis, nous nous sommes pris au jeu.»

Gravée sur la pierre de voûte au-dessus de la grange, l’inscription «1806», surmontée de l’acronyme PFM, comme Pierre-François Mestral. «C’est cet aïeul qui a rénové les bâtiments pour en faire ce qu’ils sont aujourd’hui. Mais les Mestral habitaient sur le terrain depuis bien plus longtemps. Une armoirie familiale datant du XVIe siècle a été retrouvée dans l’église du village», retrace le couple.

Beaucoup moins de terres

À cette époque, la majorité du travail s’effectuait à la main et à cheval, notamment grâce aux charrues. Blé et seigle étaient cultivés pour nourrir les animaux et la population. «Nous avons même retrouvé un sac de blé en toile de jute et un vieux bulletin de livraison de céréales. Le travail accompli était colossal. Même les enfants mettaient la main à la pâte», raconte-t-il en montrant d’anciennes photos en noir et blanc.

D’autant que le domaine du Pontet comptait plus de huitante hectares de terre en 1806, contre seulement 22 cent ans plus tard. «La taille des parcelles a diminué au fur à mesure des mariages. Une partie a également été vendue à des promoteurs immobiliers. Quand on y pense, c’est regrettable», soupirent ceux qui ont consulté les archives cantonales et l’arbre généalogique de la famille pour retracer la chronologie.

Un grand-père pionnier du bio

Si la taille de la ferme s’est stabilisée depuis un siècle, les activités ont bien évolué. À l’époque du grand-père, élevage laitier, vigne, céréales et construction de meubles en bois rythmaient les saisons. Puis le père s’est spécialisé dans l’engraissement de veaux, en construisant une étable et en devenant un pionnier des techniques d’agriculture biologique.

«Notre famille s’est toujours adaptée aux besoins de son époque, tout en étant avant-gardiste. Mais pour moi, ça n’a pas été une évidence de continuer sur cette voie. Enfant, faire les foins au lieu de partir en vacances m’a dégoûté du métier», se rappelle Alexandre, qui a d’abord travaillé dans la mécanique et la haute horlogerie avant de reprendre la ferme, en 2014. «Je ne supportais plus le travail de bureau et voulais devenir mon propre patron. Mais à une condition: que je puisse faire les choses à ma manière.»

Septième génération

Septième génération à la tête du domaine, le quadragénaire s’est spécialisé, entre autres, dans les huiles de colza, tournesol, lin et chanvre pressées à froid, ainsi que dans la semoule de maïs et les pâtes au blé dur. Herboriste de formation, Caroline s’est mise à confectionner des sirops de tilleul, sureau, edelweiss et lila, tout en s’occupant d’un espace d’autocueillette de fleurs.

«Notre philosophie est de transformer un maximum de notre production pour proposer des produits sains et locaux. Dans un monde où l’agriculture industrielle est la norme, il faut se battre chaque jour pour exister. Nous essayons aussi de nous octroyer des congés, pour faire ce métier dans les meilleures conditions.»

Un héritage lourd de sens

Aujourd’hui, les générations cohabitent dans la vieille bâtisse, qui traverse les âges. «Les coûts d’entretien sont monstrueux. Encore récemment, les tuyaux d’eau ont fui, détaille l’agriculteur en descendant les vieux escaliers en bois. Mais nous avons la chance d’avoir un chez nous, qui est un véritable laboratoire d’expérimentation.» Les siècles de labeur se ressentent aussi entre les vieux murs en pierre, assure-t-il. «Cette ferme a traversé les guerres, les famines, les maladies. Nos ancêtres ont vécu des drames et cela se ressent. Beaucoup de femmes sont mortes en couches ici. Nous n’en avions jamais parlé avec mes parents auparavant, mais ça remue. Cela demande beaucoup d’humilité de vivre dans leur pas», lâche-t-il, encore ému.

Que penseraient ses ancêtres de ce qu’est devenu le domaine du Pontet? «Je pense qu’il serait fier de nous voir travailler encore dans l’agriculture. Je me sens porteur d’un héritage. Mais c’est aussi un poids. Je ne veux pas être celui qui n’y arrive pas.» La suite de l’histoire, elle, est encore à écrire. Les trois filles du couple ne sont pour l’instant pas intéressées par l’agriculture. «Elles nous aident parfois pour certaines tâches, mais c’est tout. Nous verrons bien!» Jusqu’à présent, le domaine n’a jamais été exploité par une femme.

+ D’infos Site du domaine

Une longue histoire

1806

Date de rénovation des bâtiments actuels

1900

Première extension de la ferme, notamment la partie en bois. Le domaine appartient alors à Edouard Mestral, l’arrière grand-père de l’actuel propriétaire

1972

Le domaine passe aux mains du fils de Jules, prénommé André, le père de l’actuel propriétaire

1930

Reprise de la ferme par ses deux fils, Jules et Lucien

1978

Construction du bâtiment de stabulation pour le bétail

2015

Reprise de la ferme par Alexandre, rejoint par sa compagne Caroline

1er janvier 2026

Conversion au label BioSuisse

Achetez local sur notre boutique

À lire aussi

Accédez à nos contenus 100% faits maison

La sélection de la rédaction

Restez informés grâce à nos newsletters

Icône Boutique Icône Connexion