L’écrivaine aime se promener pour «rendre à l’ordinaire sa profondeur»

Portraits
Anne-Sophie Subilia
L’écrivaine aime se promener pour «rendre à l’ordinaire sa profondeur»

Sa plume explore des sentiers où convergent poésie et géographie. Anne-Sophie Subilia, qui vit à Lausanne, signe cette semaine sa première chronique dans «Terre&Nature».

L’écrivaine aime se promener pour «rendre à l’ordinaire sa profondeur»

La campagne aurait-elle vécu? Du paysage champêtre d’Étoy (VD), où Anne-Sophie Subilia a passé son enfance, dans les années huitante, seul demeure le souvenir. De même, dans Parti voir les bêtes, son dernier roman, paru chez Zoé en 2016, il est aussi question de terres condamnées à disparaître et d’une nature qu’il faudrait protéger. Dans ce paysage inspiré par le ­Jorat, la narratrice dialogue avec un homme atterré face à l’urbanisation galopante. Mais comment résister? Face à l’inéluctable poussée de la ville, c’est bien l’écriture, par la force de la restitution, qui fait barrage. Comme quand elle décrit, avec tant de justesse, ce territoire malmené: «C’est curieux, parce que jamais personne n’y a trouvé grand-chose. Du grès et de la molasse, certainement – et les paquets de boue vendus avec. Mais pour le reste, à part l’herbe et le bois… Pourtant, il a bien dû se produire des trouvailles pour que les camions défilent maintenant les uns après les autres, qu’ils empruntent à grand bruit le giratoire et ressortent ensuite de la carrière avec de la caillasse par mètres cubes servant à l’industrie, aux villas mitoyennes, aux locatifs qui poussent en cercles concentriques. Toi, tu te demandes si ça va s’effondrer un jour, mais tu constates que pour le moment, ça carbure.»

«De vraies colères»
Dans la lignée d’un Maurice Chappaz, ou d’un Gaston Cherpillod, la révolte contre les bétonneurs est sous-jacente dans les écrits d’Anne-Sophie Subilia: «J’ai ressenti dans ma vie de vraies colères face à des décisions qui m’échappaient.» Or, c’est bien la fiction, la poésie, surtout, qui donnent ici les moyens de reprendre le dessus dans un monde où des sentiers trop tracés conduisent le plus souvent dans une impasse. La course au profit, le carriérisme, très peu pour Anne-Sophie Subilia. Solaire,  rayonnante, elle n’a cependant rien d’une rêveuse romantique, détachée de tout. Un emploi administratif au Service des parcs et domaines de la Ville de Lausanne lui permet de conduire ses explorations où la direction est donnée tant par la poésie que par la géographie. Chez Anne-Sophie Subilia, l’écriture est mouvement et cela passe notamment par le fait de marcher. «J’ai plutôt plaisir à dire que je vais me promener, dit-elle. Le mot lui-même évoque une détente, bienfaisante pour l’impatiente que je suis. Et puis ce sont trois syllabes et non pas une seule, c’est un pas allongé.»
Dans la foulée, c’est sur la promenade de la Ficelle, dénommée aussi Coulée verte, qui relie la gare de Lausanne à Ouchy, que nous a donné rendez-vous Anne-Sophie Subilia. «Je ressens une forte attirance pour cette ville, j’en suis même tout émue, et m’en étonne, reconnaît-elle. Jamais je n’aurais imaginé que je serais aussi bien dans un endroit de mon pays natal. Lausanne suscite chez moi de la curiosité et mon affection semble grandir au fil du temps et se déployer, grâce à la présence du lac sans aucun doute.» Avant de retourner aux rives lémaniques, Anne-Sophie Subilia a voyagé. À commencer par une forme de «navigation dans les siècles», à l’Université de Genève, où des études de lettres la plongent dans l’univers des livres, où écrire et lire se confondent aussitôt. S’ensuivra une période, féconde, d’errances, comme elle aime à dire. Elle aura ainsi séjourné à Berlin et à Strasbourg, avant de s’expatrier à Montréal, où elle se forme notamment à la gestion d’organismes culturels. Cette image provoque en elle un sentiment d’insatisfaction. «J’avais le sentiment d’être à côté de moi-même et de passer mon temps à butiner, sans savoir comment faire entendre que c’était l’écriture qui était au centre.» Petit à petit, Anne-Sophie Subilia apprend toutefois à s’écouter, autrement dit à s’ouvrir au monde alentour: «S’asseoir, observer les lieux, les gens, enfin disponible aux petites choses ordinaires.»
C’est alors qu’une rencontre s’avère déterminante. Anne-Sophie Subilia commence à fréquenter un groupe de flâneurs québécois qui s’inscrivent dans un courant de pensée développé par le poète et penseur écossais Kenneth White. C’est peut-être là-bas, au contact de La Traversée – Atelier québécois de géopoétique, que l’écrivaine a perçu avec autant de force l’importance de la promenade, indissociable de sa création. À son retour en Suisse, en 2013, paraît aux Éditions de l’Aire Jours d’agrumes, un premier roman nourri de ces expériences.

Ces «événements minuscules»
Chemin faisant, Anne-Sophie Subilia porte attention à ces événements minuscules qu’une écriture sensible peut soudain révéler. En la lisant, l’on songe à Philippe Jaccottet, poète suisse auquel elle avait consacré un mémoire universitaire. Plus que jamais, Anne-Sophie Subilia poursuit ses pérégrinations. Elle anime depuis 2014 un atelier d’écriture à Genève, dans le cadre du Centre de formation artistique et littéraire (C-FAL). Il n’est plus seulement question d’écriture, mais également d’architecture et de peinture. Mais l’écrivaine retombe toujours sur ses pieds. «Oui, et mes ateliers sont d’abord une forme de promenade: observation, exploration, mouvement, expression.» Sur les quais d’Ouchy, la lumière est intense. Anne-Sophie Subilia est éblouie. Il y a encore tant à voir, tant à ressentir.

Texte(s): Nicolas Verdan
Photo(s): François Wavre/Lundi13

En dates

Août 1995 «Une nuit d’août en Engadine dans la maison de famille d’une amie, sur un grand balcon de bois, couchées sur le dos à parler tout bas, saisissement devant le champ d’étoiles filantes et la Voie lactée.»
Août 2006 «Un été en Mongolie… sous tente, parfois chez les gens, avec eux, avec l’herbe et les gestes simples.»
Août 2009 «Installation à Montréal, premier été. Je me souviens d’un état d’étonnement quasi quotidien, rien ne me préparait à «ça», à ce réel-là.»