Cette mouche prend-elle vraiment des «cuites» ?
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Par ces temps de canicule, il n’est guère difficile de repérer les drosophiles, ces petits insectes qui envahissent la cuisine, tournent autour de la corbeille à fruits ou cherchent à se glisser dans la benne à compost.
Longue de 2 à 4 mm, la mouche drosophile tient davantage du moucheron, malgré son surnom de «mouche à vinaigre», qui témoigne de son goût pour les substances fermentées.
Un odorat remarquable
«Cette petite mouche possède un odorat remarquable, qui lui est très précieux pour se nourrir», atteste Richard Benton, professeur à l’Université de Lausanne et directeur d’un groupe de recherche qui s’intéresse aux comportements de la drosophile. «Lors de la décomposition, les aliments relâchent un cocktail de molécules que l’insecte détecte: parmi eux, l’acide acétique produit par les bactéries et l’éthanol, produit par les levures.»
C’est ce dernier qui nous intéresse ici. On sait depuis longtemps que la drosophile détoxifie l’alcool: son système enzymatique, très proche de celui des mammifères, lui permet en effet de métaboliser efficacement l’éthanol présent dans son environnement naturel. Ce qui ne signifie pas qu’elle soit immunisée contre ses effets – et en cela, la voilà logée à la même enseigne que l’humain.
Boire pour oublier?
Au cours de la dernière décennie, la drosophile s’est régulièrement retrouvée sous les feux de la rampe: en cause, son fameux penchant pour la boisson, qui se serait manifesté dans des circonstances particulières. Lors d’une expérience scientifique parue dans la revue américaine Science, des chercheurs avaient observé de près deux groupes de drosophiles mâles. Le premier avait été mis en contact avec des femelles prêtes à l’accouplement, le second avec des femelles qui s’étaient déjà accouplées et avaient donc rejeté leurs avances.
Les insectes avaient ensuite eu accès à deux types de nourriture liquide, l’une normale et l’autre frelatée à l’alcool. Les mâles qui n’avaient pas réussi à s’accoupler s’étaient alors massivement précipités sur le liquide fermenté. Pour éponger leur déception sexuelle? C’est ce que titraient de nombreux médias avec enthousiasme, y compris Le Monde.
Attention à l’anthropomorphisation
«C’est à nuancer, sourit Richard Benton. La tentation est grande d’anthropomorphiser les comportements animaux, surtout lorsqu’on a l’impression de s’y reconnaître. Bien sûr, il n’est pas impossible que la drosophile cherche à «noyer sa frustration dans l’alcool», mais pour l’heure rien ne permet de l’affirmer.»
Comment expliquer alors ce comportement incongru? «Une autre conclusion pourrait être que les drosophiles cherchent dans l’alcool un moyen de booster leurs phéromones, pour augmenter ainsi leurs chances de s’accoupler. Ce serait là un comportement sans doute plus cohérent avec les tendances observées dans le règne animal.»
Des similitudes
Au-delà de cette question, les travaux mettent en évidence un autre point de convergence avec notre espèce. La recherche a en effet mis au jour de nombreuses correspondances entre la structure cérébrale de la drosophile et celle de l’humain. «Pour les deux espèces, la consommation d’alcool entraîne une hausse de la dopamine. Chez l’insecte comme chez l’humain, le circuit neuronal de la récompense s’active. Il est donc tout à fait pertinent d’analyser la consommation de la drosophile dans le but de mieux comprendre les effets de l’alcool sur le cerveau humain.»
Une chose est sûre: la recherche de pointe continue de s’intéresser de près à ce petit insecte. Dotée d’un génome relativement simple et aisément modifiable, dont une grande partie trouve un équivalent chez l’humain, la drosophile est depuis plus d’un siècle une espèce prisée des biologistes. «Nous disposons depuis peu du connectome de la drosophile, c’est-à-dire une cartographie exhaustive de toutes ses connexions neuronales. C’est une magnifique avancée pour la science.» De quoi percer peut-être un jour le mystère de ses ivresses…


