Les quatre grands défis qui attendent la viticulture suisse

Comment enrayer la baisse de consommation? Quels nouveaux débouchés imaginer? Quelles conséquences à long terme sur le vignoble de la politique d'arrachage actuelle? Aperçu non exhaustif de ces questionnements des producteurs, sur fond de crise profonde.
David Genillard 

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Les difficultés semblent sans fin. En marge d’un été marqué par une sécheresse exceptionnelle, l’arrachage des ceps a commencé. La baisse de consommation observée depuis un quart de siècle se poursuit inexorablement. Longtemps ignoré par la branche, ce phénomène pèse désormais de tout son poids sur les vignobles.

En parallèle, le commerce de proximité et la gastronomie souffrent de la conjoncture économique, avec à la clé un effet direct sur les fournisseurs, dont les producteurs de vin. Les mesures pour éviter une surproduction se multiplient: suffiront-elles à sortir de la crise? Quels moyens déployer pour redorer l’image du vin, notamment auprès de la jeune génération? Faut-il le faire en faisant fi des questionnements liés à la santé? Faut-il barrer la route aux importations? Plusieurs professionnels du vin esquissent des pistes de réponse.

Ouverture des marchés: «Le mal est déjà fait»

«Guy Parmelin a sacrifié la viticulture suisse sur l’autel du Mercosur.» Sur les ondes de Rhône FM, le président du gouvernement valaisan Christophe Darbellay ne mâchait pas ses mots, début octobre: la proposition de Guy Parmelin de réviser l’Ordonnance sur la viticulture et l’importation de vins a été abandonnée. Quelques semaines plus tôt, c’est Damien Cottier, conseiller national PLR et président de VignobleSuisse, qui s’est attiré les foudres des vignerons en soutenant l’accord de libre-échange avec le Mercosur.

En pleine crise viticole, la question de l’ouverture des marchés est sensible. Le ton du président de la Fédération vigneronne vaudoise François Montet est résigné. «Le gros du mal a été fait il y a 25 ans avec la libéralisation des marchés. L’accord avec le Mercosur n’est qu’une goutte de plus. La Suisse exporte de la pharmacie, de l’horlogerie, alors on nous demande de ne pas nous plaindre lorsque l’agriculture fait les frais des contreparties.»

Alors que près de deux verres de vin sur trois bus en Suisse sont élaborés à l’étranger, certains appellent à une politique plus protectionniste. Suffira-t-elle à sortir la branche de cette crise? Alexandre Mondoux, responsable de l’Observatoire suisse du marché des vins (OSMV), en doute: «La baisse de consommation de vin tranquille est un phénomène international, qui s’observe dans toute l’Europe. Cela dit, ce qui passe mal auprès d’une partie des producteurs suisses, c’est que les soutiens à l’arrachage et de nouveaux accords de libre-échange sur le vin interviennent au même moment.»

Baisse de consommation: «Il faut rendre le vin plus sexy»

L’accélération de la baisse de consommation est frappante: elle a atteint 16% pour les crus suisses en 2024, avant un regain d’intérêt en 2025 (+2,3%). Pour faire face, la première mesure est de limiter la surproduction. Tous les cantons romands ont mis en place des soutiens à l’arrachage des vignes. Et en terres vaudoises, les limites de rendement ont été abaissées, passant de 1 kg à 950 g de raisin par m2. Pour Alexandre Mondoux, ces solutions n’ont rien d’un remède. «Ces mesures agissent sur l’offre. Des actions existent aussi du côté de la demande, la promotion notamment.» Président du salon Agrovina, Patrice Walpen abonde: «On nous propose des primes pour l’arrachage de nos vignes, alors qu’on devrait plutôt nous aider pour la mise en marché.»

Parmi les éléments qui expliquent cette baisse, un virage hygiéniste: «Les produits alcoolisés n’ont plus la cote, note Patrice Walpen. Il faut donc aujourd’hui sortir de cette image «vin = alcool» en lui redonnant une place en tant que produit du terroir. On doit aussi se recentrer sur le consommateur: on a un peu oublié de l’écouter.»

En un mot comme en cent, «il faut réussir à rendre le vin à nouveau sexy», souligne Patrice Walpen. Comment? Notamment en se diversifiant. «Il faut trouver des produits innovants et variés, insiste Alexandre Mondoux. Les segments en croissance existent: les mousseux et les boissons «Nolo» (ndlr: peu ou pas alcoolisées) progressent, mais leurs volumes restent trop faibles pour compenser le recul du vin tranquille.»

Vendange sans débouchés: «On vit ce qu’a vécu l’horlogerie dans les années 1980»

L’actualité de cette vendange, c’est aussi celle de vignerons dont la récolte peine à se frayer un chemin jusque dans les cuves. En janvier dernier, le groupe Schenk annonçait à 200 vignerons que leur production ne serait plus prise en charge. Cette situation exceptionnelle ne manque pas d’inquiéter le président de l’Interprofession de la vigne et du vin du Valais, Yvan Aymon. «On peut la comparer à ce que la Suisse a vécu lors de la crise horlogère, au début des années 1980: l’effet s’est reporté sur les fournisseurs de mouvements. Lorsque le marché est reparti à la hausse, les marques se sont retrouvées sans ces éléments et il a fallu recréer une filière. Si on perd les vignerons et les vignes, on va au-devant d’une perte de savoir-faire et de matière première.»

Fait en partie rassurant, «toutes les caves n’adoptent pas cette stratégie: certaines ont fait le choix de maintenir leurs contrats avec leurs fournisseurs, sans être certaines de pouvoir valoriser tout ce raisin ou dégager une marge suffisante, mais pour avoir la garantie d’en avoir en suffisance à l’avenir», relève Yvan Aymon.

En Valais, l’érosion est perceptible: «C’est surtout la part des «vignerons du dimanche» qui a naturellement fondu: les privés qui exploitent une parcelle, à côté de leur travail. Mais il existe encore une part non négligeable de professionnels de la vigne, qui a déjà subi une forte baisse ces dernières années. Ce sont eux qui souffrent le plus actuellement.»

Changement climatique: «L’irrigation va devenir nécessaire»

Faut-il remplacer le chasselas par des cépages portugais, espagnols ou italiens? Déménager le vignoble plus près des cimes? Multiplier les systèmes d’irrigation? La sécheresse de ces derniers mois pose de nombreuses questions sur l’avenir de la viticulture.

Le Plan climat du canton de Vaud consacre tout un pan à ces défis, prévoyant différents soutiens à l’adaptation du vignoble et notamment le remplacement par du matériel végétal plus résilient face à la sécheresse: «Des cépages plus tardifs, des porte-greffes plus vigoureux, des clones des cépages traditionnels plus acides, par exemple», énumère Olivier Viret, directeur du Centre de compétence vitivinicole au sein de la Direction générale vaudoise de l’agriculture, de la viticulture et des affaires vétérinaires.

Patrice Walpen, qui a commencé sa carrière en Afrique du Sud, est confiant: «Dans certaines régions du monde, on a planté de la vigne dans le désert.» Reste que dans ces zones, l’irrigation est un outil essentiel. «En Suisse, le Valais a été précurseur dans ce domaine, observe Olivier Viret. Dans le canton de Vaud, il va devenir nécessaire de développer l’infrastructure.»

Alors que les glaciers s’étiolent et que les interdictions d’arrosage deviennent monnaie courante, on peut se demander si une telle réponse n’est pas une fuite en avant. «Les systèmes d’arrosage actuels permettent une gestion de plus en plus fine de l’eau. Et quand on voit les débits que charrie le Rhône, même durant un été comme celui-ci, on se dit que la ressource reste abondante», objecte Olivier Viret.

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