«Le monde brûle, autant le regarder derrière des lunettes rigolotes»

L'édition 2026 du festival des Écotopiales est consacrée au rire. La joie peut-elle nous pousser à imaginer des futurs plus désirables? On a posé la question à l'humoriste vaudois Yoann Provenzano, qui montera sur scène durant l'événement.
Clément Grandjean

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© Clément Grandjean

Yoann Provenzano, quel écoanxieux êtes-vous?

Je n’ai pas été particulièrement sensibilisé aux enjeux environnementaux quand j’étais enfant. C’est le genre de question qui venait après bien d’autres sujets. Ma première image de l’écologie se limite au recyclage: le carton dans la poubelle du carton, l’alu dans l’alu, ça n’allait pas beaucoup plus loin. Et puis il faisait 24°C l’été, tout était un peu plus abstrait qu’aujourd’hui. Plus on avance, plus je me dis que c’est important de prendre conscience de ces enjeux. D’autant que je viens de devenir père, et cela bouscule ma vision de l’avenir: les conséquences de mes actes prennent soudain une dimension toute différente.

En tant que personnalité publique, vous estimez avoir un rôle d’exemple?

En partie, oui. Et ce n’est pas simple, parce que nous sommes tous coincés entre notre volonté de profiter de ce que nous offre la vie et la conscience de l’impact de nos actions. Passer sa lune de miel au Mexique, c’est cool. Mais en même temps, avoir encore quelques glaciers, c’est pas mal aussi… C’est dur, parce qu’on aime mettre des priorités, et quand ce n’est pas possible on fait un peu tout à moitié. Le rapport entre nos convictions et l’impact réel de nos actions est difficile à quantifier.

Durant les Écotopiales, vous participerez à un gala «académico-comique». Qu’est-ce que ça veut dire?

On sera quatre humoristes à monter sur scène et faire des blagues, puis deux théoriciennes du rire, la philosophe Olivia Gazalé et la psychologue Vanessa Juarez, analyseront les ressorts humoristiques. Ça me terrifie, parce qu’il n’y a rien de pire que d’expliquer des blagues, c’est comme dévoiler les secrets d’un magicien!

Bio express

Après s’être fait un nom grâce à des vidéos décalées publiées sur les réseaux sociaux, Yoann Provenzano se consacre depuis dix ans à l’humour. Vivant à la Tour-de-Peilz (VD), le trentenaire se produit sur scène, mais aussi sur les ondes de Couleur3 ou les écrans de la RTS. Il présente en ce moment son dernier spectacle, Performance, dans lequel il pointe du doigt notre culture du succès.

Quelle place faites-vous aux sujets liés à l’écologie dans votre approche d’humoriste?

J’aime explorer les dynamiques relationnelles, que ce soit entre les gens ou entre les milieux sociaux. Quand on me voit pour la première fois, j’incarne à 100% un de ces mecs avec son vélo-cargo et son tote bag qui boit du matcha. Je suis totalement conscient d’appartenir à cet univers, que je le veuille ou non. J’incarne parfaitement les tensions de notre génération, et je nourris mes sketches de ces paradoxes, de ces incohérences que je mets en lumière pour donner la possibilité aux gens qui sont dans la même situation que moi de se dire: «S’il se moque des trucs que je fais, c’est peut-être qu’il y a matière à réflexion». C’est une façon d’en parler, tout simplement.

L’humour permet de susciter la réflexion, comme c’est le cas pour le dessin de presse, par exemple. Quel rôle peuvent jouer les humoristes dans le contexte de la crise climatique?

L’humour intervient à la fois en tant que récepteur et en tant qu’émetteur: tu peux l’utiliser pour faire passer des messages et pour recevoir ces messages. L’humour permet de relativiser, de dédramatiser et de désacraliser une situation. Évidemment, la situation reste la même, mais la manière dont on la reçoit a une incidence centrale sur nous. Appliquer le prisme de l’humour en tant que public peut permettre de relativiser. Le monde brûle, donc autant le regarder derrière des lunettes rigolotes.

Cela dit, quand on veut faire de l’humour autour des enjeux climatiques, on part avec un handicap de taille: fondamentalement, le sujet n’est pas drôle…

Je ne vois pas du tout cela comme un handicap. Pour un humoriste, consacrer une chronique à un sujet qui est déjà marrant, ce n’est pas intéressant. L’exercice de l’humoriste, c’est d’aller chercher un truc pas drôle pour en faire une analyse pertinente qui, en plus, suscitera un rire. Ça, c’est un vrai exercice. Et ça ne marche pas toujours! Mais si c’est réussi, ça résonne d’autant plus.

Passer sa lune de miel au Mexique, c’est cool. Mais avoir encore quelques glaciers, c’est pas mal aussi.

Le sujet est grave, ce qui nous ramène à une éternelle question: peut-on rire de tout?

Si un sketch touche à une problématique sérieuse, certains diront qu’on ne peut pas en rire. Ce sera toujours le cas, parce que tout le monde n’a pas la même manière d’appréhender les grands écueils de la vie. C’est comme à un enterrement: certains auront envie d’apporter une touche d’humour parce que c’est leur façon de digérer la réalité, d’autres vivront leur peine autrement.

On est bombardés d’informations catastrophistes autour du changement climatique. On sait que cela peut pousser à l’inaction. Le rire est-il une clé pour inverser cela?

Le problème, c’est la manière dont on reçoit les informations. Des chiffres récents montrent que plus de la moitié des gens s’informent via les réseaux sociaux. Or, ces derniers reposent sur le sensationnalisme et l’alarmisme. Même les médias traditionnels sont obligés de jouer ce jeu-là. On est submergés par des discours volontairement hyperboliques, donc au bout d’un moment, notre cerveau sature. Je crois que si des aliens débarquaient sur Terre, les gens les remarqueraient à peine. On passe à autre chose à une vitesse folle, parce que toutes les infos se retrouvent sur le même plan: les photos de vacances d’un collègue, des images de Gaza ou une citation de Kylian Mbappé. Au bout d’un moment, plus rien n’a l’air vraiment important.

Comment sortir de cette abstraction?

En regardant au-delà des écrans. C’est dans la vraie vie que se passent les choses. Cet été a sans doute été révélateur pour beaucoup de gens. Pour la première fois ou presque, on a senti que la hausse des températures n’est pas une bonne nouvelle. Les conséquences sont tangibles, elles ne sont pas à un glissement du pouce de disparaître.

Une soirée pour rire, mais pas que

Qu’est-ce que l’humour? Rassembleur ou clivant, subversif ou non, il a plusieurs visages. Quels sont ses pouvoirs transformateurs et ses risques face aux enjeux d’aujourd’hui? Dans le cadre des Écotopiales, quatre humoristes romands – Julie Conti, Marion Agoston, Yoann Provenzano et Charles Nouveau – se confrontent à deux spécialistes des mécanismes du rire.

+ D’infos «L’humour au secours du monde?!» Grand gala académico-comique, vendredi 6 novembre, Université de Lausanne, entrée libre, inscription conseillée, wp.unil.ch/ecotopiales

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