Sur les hauts du Noirmont, elle a fait de la carotte sauvage sa marotte
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Au creux de sa paume, une fleur aux airs de délicate dentelle blanche. «En réalité, je n’ai pas une seule fleur dans la main, mais plusieurs dizaines ensemble», glisse Maria-Luisa Wenger. De la tige partent une trentaine de rayons, déployés comme les baleines d’un parapluie. À l’extrémité de chacun s’épanouit un petit dôme composé d’une multitude de fleurons à cinq pétales. Les botanistes appellent cet assemblage une ombelle.
D’un geste, elle nous invite à nous pencher. Au cœur de l’ombelle se cache une unique fleur pourpre, si discrète qu’il faut savoir où poser ses yeux pour la distinguer. «La nature est étonnante, non?» s’exclame-telle. «Ce minuscule point rouge, telle une pierre précieuse sertie au milieu des fleurs blanches, est un indice. Il prouve qu’on est bien face à une carotte sauvage et non à une autre plante de la même famille qui, elle, est toxique. C’est en quelque sorte sa carte d’identité. Mais il arrive que ce signe distinctif soit absent.»
Les uns y voient la goutte de sang qu’une reine aurait laissée en se piquant le doigt, les autres celle d’une fée ou de la Vierge.
Un trésor au bord des chemins
De nombreuses ombelles bordent le talus qui grimpe vers la Clinique Le Noirmont, dans les Franches-Montagnes. «Pourtant, les promeneurs passent devant sans les voir. Et c’est, pour moi, ce qui en fait un trésor», sourit la cueilleuse.
Rien ne prédisposait cette native de la vallée du Rhin saint-galloise à devenir une figure de la cueillette jurassienne. «Mon premier souvenir lié aux plantes remonte à l’enfance. J’avais découvert, en face de la maison familiale, un champ de myosotis entièrement bleu.» Depuis, des immeubles l’ont remplacé. Il lui faudra attendre quarante ans avant de se passionner pour la botanique.
Apprendre à regarder autrement
Entre-temps, il y a eu un déménagement dans le Jura, en 1979, une installation au Noirmont en 1983, un mari rencontré autour d’un feu de bois, deux enfants, et les fourneaux du restaurant de La Goule. «Ce n’est qu’une fois que mes enfants sont entrés en apprentissage que j’ai pu me libérer certains mercredis après-midi.» Elle se met alors à marcher dans la campagne. «Vite. Comme tout le monde.» Un jour, une femme du coin, aujourd’hui disparue, lui donne le conseil qui va transformer sa démarche. «Elle m’a invitée à ralentir, à me baisser, à regarder les détails.» À 50 ans, Maria-Luisa Wenger quitte les cuisines et se met à son compte. Depuis, elle cueille, guide et transmet son savoir, notamment au Centre Nature Les Cerlatez. «Dans ce cadre, je propose de découvrir deux ou trois plantes par an sur le terrain, et de consulter les livres, une fois rentrés à la maison.»
Pour elle, observer ne se résume pas à reconnaître une plante. «Sa forme, sa couleur ou son goût me révèlent ce qu’elle peut apporter.» Cette manière de lire le vivant, elle l’attribue à Paracelse, médecin, alchimiste et philosophe suisse du XVIe siècle. «Hildegarde de Bingen, bénédictine du XIIe siècle dont les écrits restent d’une étonnante actualité, m’a aussi inspirée. Mon deuxième prénom est Hildegarde. Un clin d’œil du destin?» Cette approche, elle l’a développée dans son premier livre, Harmonie et richesses de la nature, paru récemment aux Éditions Novum.
L’histoire fascinante d’une ombelle
Avec la carotte sauvage, elle raconte une véritable histoire. «L’ombelle s’ouvre comme une coupe, puis, une fois fécondée, se recroqueville sur elle-même pour former une sphère creuse. On dirait un nid d’oiseau.»
De multiples risques
Attention en partant cueillir la carotte sauvage. Ses ombelles blanches ressemblent beaucoup à celles de la grande et de la petite ciguë, deux des espèces les plus toxiques de notre flore, et la confusion a déjà coûté des vies. «Sa minuscule fleur rouge est un bon indice, toutefois jamais le seul. Il en faut d’autres. L’odeur, la tige, les feuilles», insiste Maria-Luisa Wenger. «Il vaut mieux aussi éviter de cueillir des plantes au bord des routes et des cultures. Elles y sont exposées aux gaz d’échappement et aux déjections des chiens.» Côté réglementation, la loi permet de cueillir en forêt et en pâturage, mais pour son usage personnel seulement. Sur un terrain privé, il est impératif de demander l’autorisation. Et certaines espèces, protégées, ne se cueillent pas du tout. Mieux vaut donc se renseigner avant de partir.
Refermée, elle protège les graines jusqu’à leur maturité. «Quant à la petite fleur pourpre qui trône en son centre, elle a nourri l’imaginaire populaire. Les uns y voient la goutte de sang qu’une reine aurait laissée en se piquant le doigt en confectionnant de la dentelle, les autres celle d’une fée ou de la Vierge.» La carotte sauvage est aussi associée aux jeunes filles, ses semences ayant longtemps été réputées contraceptives. «Aucune de ces croyances ne repose cependant sur le moindre fondement historique», relativise l’ancienne cuisinière.
Les légendes mises de côté, la conteuse redevient très concrète. Elle déterre un plant et tend sa racine encore couverte de terre. Comestible, elle peut être cuisinée comme sa cousine cultivée. «Ça sent franchement la carotte! Il n’y a aucun doute.» On hume, elle a raison. «Mais celle-ci a deux ans, elle est déjà trop vieille et dure comme du bois. Elle a nourri la plante, qui est montée en tige et a fleuri, et elle s’est épuisée. C’est durant sa première année, quand la plante ne forme qu’une rosette de feuilles plaquées au sol, que la carotte est tendre.»
Dangereuse ressemblance
Tout le paradoxe est là: la racine est bonne tant que la plante reste invisible. Dès que celle-ci devient reconnaissable, il est trop tard pour la cueillir. D’où la nécessité d’anticiper la cueillette. «Un an à l’avance, je repère les pieds en fleur. J’en retiens l’emplacement et je reviens l’année suivante. D’ici là, les graines seront tombées et les nouvelles pousses auront levé.» Et à quoi ressemble la carotte sauvage à ce stade? «Elle est blanche, jamais orange. Pareille aux anciennes variétés cultivées!»
Les uns y voient la goutte de sang qu’une reine aurait laissée en se piquant le doigt, les autres celle d’une fée ou de la Vierge.
Observer est une chose, cueillir en est une autre. La prudence est de mise: «Il faut prendre ses précautions lors de la récolte de carottes sauvages. Surtout au printemps. Du moment que les feuilles sortent et qu’aucune fleur ne permet de trancher, les jeunes plants ressemblent à ceux de la ciguë. La confusion peut être fatale.»
Repérer, revenir, attendre. Pour cette amoureuse du vivant, la quête fait partie du plaisir. «Comme je le dis régulièrement, ce n’est pas moi qui cherche la plante, c’est elle qui me trouve.» Un ami, botaniste amateur, lui a un jour proposé de lui montrer une autre espèce, très discrète, la sanicle d’Europe. «J’ai refusé. Si nous devons nous rencontrer un jour, elle se montrera à moi, lui ai-je déclaré.» Quelques mois plus tard, leurs chemins se croisaient.
Les bienfaits du sauvage
Au-delà de la quête et de la cueillette, la Noirmonière d’adoption parcourt les bois et les prairies pour garnir son étagère de sirops et de remèdes contre les maux du corps et de l’âme. «Avec son infime fleur rouge, nichée au milieu d’une multitude de fleurs blanches, la carotte sauvage invite à se recentrer. Alors que j’étais épuisée par les années de restaurant, elle m’a aidée à m’aligner et à retrouver la paix intérieure.» Une révélation née le jour où elle a appris à ralentir et à déceler les trésors là où les autres passent sans les voir.
