La huitième génération de vignerons face au défi de la diversification

Rares sont les exploitations à être aux mains de la même famille depuis plus de 200 ans, mais elles existent. Deuxième épisode de notre série à Satigny (GE), où la famille Rochaix met tout en œuvre pour transmettre un domaine rentable à ses descendants.
Céline Garcin

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Sandrine, Fabien, et Frédéric Rochaix, ici avec leur père Bernard.Ci-contre: Louis (à g.) et Frédéric Rochaix, respectivement l'arrière-grand-père et grand-père de Bernard Rochaix, photographiés en 1906 devant l'entrée du caveau du domaine.
© Fabien Scotti
Sandrine, Fabien, et Frédéric Rochaix, ici avec leur père Bernard.Ci-contre: Louis (à g.) et Frédéric Rochaix, respectivement l'arrière-grand-père et grand-père de Bernard Rochaix, photographiés en 1906 devant l'entrée du caveau du domaine.
© Fabien Scotti

La photo des patriarches trône au-dessus de la porte en bois du caveau. Les moustaches sont touffues, les mines un peu fatiguées. La journée a été longue. Nous sommes à la fin de l’été 1906, en pleines vendanges. «C’est mon arrière-grand-père Louis, à gauche, avec mon grand-père Frédéric», annonce solennellement Bernard Rochaix, aujourd’hui retraité.

Le Domaine Les Perrières, à Satigny (GE), c’est une vieille histoire. «Nous avons retrouvé dans les archives que le domaine appartient à notre famille depuis 1794», détaille le Genevois sur la terrasse ombragée de la grande ferme qui borde la rue du village de Peissy.

Des rôles bien répartis

En un peu plus de 230 ans, huit générations de Rochaix se sont succédé sur ces terres de molasse au cœur du vignoble genevois. «Nous sommes fiers de cette longévité et en même temps nous ressentons une pression, car nous souhaitons que notre génération réussisse aussi bien que les précédentes dans un contexte complètement différent», confie Frédéric Rochaix, 36 ans.

Depuis 2020, le domaine est aux mains des enfants de Bernard. Les rôles sont bien répartis dans la fratrie. Les deux aînés, Sandrine et Fabian, supervisent la gestion des vignes. La première, qui possède des connaissances en arboriculture, s’occupe aussi des vergers. Quant au second, mécanicien de formation, il est l’expert des travaux et de l’entretien du patrimoine. Seul Emmanuel, troisième de la lignée, a suivi une autre voie. Après des études d’économie, il vit aujourd’hui au Japon. Il détient malgré tout sa part du domaine. Quant au benjamin, Frédéric, diplômé de l’École hôtelière de Lausanne, il a repris la direction générale de l’exploitation et de sa trentaine d’employés.

Se faire confiance pour avancer

Comment s’impose-t-on face à son frère et sa sœur aînés? «Nous discutons en bonne intelligence», assure le jeune directeur. «Nous avons une demi-génération d’écart (ndlr: les deux premiers et les deux derniers enfants sont issus de deux mariages différents), nous n’avons pas grandi ensemble, précise Sandrine. Et comme nos connaissances sont différentes, nous nous faisons confiance.»

Alors que la viticulture suisse traverse une crise historique, la huitième génération doit composer avec une situation très tendue. «Aujourd’hui, le métier de vigneron n’est plus viable à lui seul, tranche Frédéric Rochaix. La qualité de la production augmente, mais le marché est extrêmement compétitif, la consommation baisse et nous faisons face à la concurrence des vins étrangers.»

10% du vignoble mis en pause

Comme d’autres producteurs genevois, la famille a décidé de mettre en pause 10% de ses 100 hectares de vignoble. Elle touche pour cela une compensation de l’État. «Cela couvre nos frais, mais on ne gagne rien, précise le trentenaire. C’est une mesure d’urgence pour tenter de rééquilibrer le marché, mais ce n’est qu’un pansement.»

Pour l’entrepreneur, la solution est ailleurs. Bien décidé à transmettre une exploitation rentable à la prochaine génération, il ne lésine pas sur les moyens pour valoriser ses produits et trouver d’autres sources de financement. Il court les salons, peaufine l’image du domaine et revoit l’ensemble de la stratégie marketing.

Si le vin reste le cœur de métier des Rochaix, la famille cherche à diversifier ses activités, notamment en développant l’événementiel. «Nous avons l’infrastructure, les compétences, les produits et une histoire de plus de deux siècles à raconter, souligne le directeur. Organiser des visites, des activités de team building, des fêtes et des mariages nous permet d’être plus résilients face aux aléas climatiques.»

Des grands gels aux canicules

C’est sans conteste un des gros enjeux des prochaines décennies. Ces dernières années ont été marquées par une multiplication des conditions extrêmes. Si les vignes anciennes résistent plutôt bien, le travail en cave doit sans cesse être ajusté. «Depuis 2018, nous avons eu quatre étés caniculaires et deux étés pluvieux, cela ne nous facilite pas la vie, détaille Sandrine. Soit on se bat pour maintenir l’acidité, soit pour obtenir une concentration en sucre suffisante.»

Sous son chapeau, Bernard écoute, pensif, les difficultés de ses enfants. «C’est vrai que la situation actuelle est très tendue», confirme-t-il. Puis, du haut de son âge respectable, il relativise. «Chaque génération est confrontée à des difficultés, il y a toujours des défis à relever.» Le grand-père se remémore les grands gels du milieu du XXe siècle et les descentes en luge dans le village. «L’hiver 1956, il a fait -26 degrés, les ceps explosaient», se souvient-il, sans nostalgie.

À travers les âges

1794

Jean-Etienne Rochaix cultive des vignes à Satigny. C’est la première génération connue de vignerons dans la famille.

1950

Alexandre Rochaix (6e génération) agrandit le domaine.

1972

Bernard Rochaix succède à son père et reprend le domaine.

1984

La famille Rochaix déménage en Australie, où elle fonde le domaine Rochecombe Vineyard. Elle partage son temps entre ses deux exploitations avant de revenir définitivement en Suisse en 1994.

2007

Les quatre enfants de Bernard deviennent copropriétaires et exploitants du domaine familial.

2020

Frédéric Rochaix (8e génération) reprend la direction générale du domaine.

+ D’infos www.lesperrieres.ch

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