Les fermes cherchent de nouveaux abonnés à leurs paniers
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Ce vendredi après-midi, c’est jour de fête à la ferme du Petit Sécheron, à Lully (VD). Près des serres, plusieurs habitants des alentours discutent en buvant un verre dans le magasin du domaine, avant de repartir avec des betteraves, des radis et de la coriandre. Depuis cinq ans, une quarantaine de personnes récupèrent chaque semaine leur panier de légumes cultivés sur place, d’avril à novembre.
En plus de ce système d’abonnement solidaire, chaque adhérent s’engage à travailler deux demi-journées durant la belle saison. «L’idée est de partager les risques et les bénéfices des récoltes avec les membres, qu’elles soient généreuses ou non, en fonction des aléas climatiques. Ce contrat de confiance permet de soutenir la viabilité économique d’une petite ferme proche de chez soi. C’est un bel engagement réciproque et une manière de créer du lien», confie en souriant la maraîchère Christel Petit, qui a organisé cet apéritif pour accueillir les nouveaux membres.
L’inflation n’aide pas
En Suisse romande, plus de trente domaines fonctionnent selon ce principe, sous la bannière de la Fédération romande d’agriculture contractuelle de proximité (FRACP). Si le Petit Sécheron a constaté une hausse constante de ses abonnés ces dernières années, ce n’est pas le cas de la plupart des exploitations. «Pendant la pandémie de Covid, la vente directe était tendance et les clients étaient au rendez-vous. Plusieurs ACP ont même été créés. Mais le soufflé est retombé depuis environ trois ans, notamment en raison de l’inflation. Les consommateurs sautent difficilement le pas de souscrire à un abonnement, regrette Paloma Gude, porte-parole de la FRACP. L’alimentation est une variable d’ajustement, surtout en temps de crise. Plusieurs structures sont en difficulté.»
Parmi celles-ci, le Panier bio des trois vallons, qui livre légumes, pain, œufs, tofu et autres produits transformés toute l’année depuis 2011, dans une quinzaine de points de dépôt au pied du Jura vaudois. Si 200 abonnements étaient comptabilisés en moyenne durant la pandémie, ce chiffre stagne désormais à 150.
«Nous avons ajusté nos plans de culture pour diminuer les quantités, mais cela reste en dessous de nos objectifs, expose Mathieu Genoud, maraîcher à la ferme du Joran, qui compte parmi les quatre exploitations membres. Aujourd’hui, notre objectif est de ramener du monde en étant présent sur les marchés et lors de divers événements, mais aussi sur les réseaux sociaux. La meilleure publicité reste toutefois le bouche-à-oreille.»
Rabais pour personnes précarisées
Même constat aux Paniers de la Mule, à Prilly (VD), qui ont connu un joli succès lors de leur lancement en 2021, avant de déchanter deux ans plus tard. «Nous avons été trop optimistes et le phénomène post-coronavirus n’a pas aidé. Il a fallu mener un grand travail de restructuration», raconte le maraîcher Matthew Krajewski.
Nouveau plan de culture, mise en place d’un système arrosage plus performant, installation de voiles thermiques et anti-insecte: grâce à ces changements, l’équipe a pu améliorer la qualité de ses produits et séduire un public varié dans la région lausannoise. «Aujourd’hui, nous livrons 110 paniers. Il nous reste encore un peu de marge.» Pionnière, elle propose également un rabais aux personnes bénéficiaires des subsides à l’assurance-maladie, ce qui concerne environ 25 personnes.
Cela donne accès à une alimentation saine pour des personnes précarisées.
Solidaire, cette initiative fait des émules en Romandie: de plus en plus de communes subventionnent les paniers, telles que Prilly, Échandens et Vevey. Depuis le début de l’année, la Ville de Renens participe même à hauteur de 50% du prix de l’abonnement annuel pour les bénéficiaires des subsides, et ce jusqu’à un maximum de 500 francs, pour des paniers livrés en ville et dont les sites de production se situent à un maximum de cinquante kilomètres.
Pour la FRACP, c’est un signal fort. «Cela donne accès à une alimentation saine pour des personnes précarisées, qui ne se seraient peut-être pas intéressées à ces offres autrement, tout en soutenant le tissu agricole local. Actuellement, près de deux fermes disparaissent chaque jour en Suisse, avec des conséquences directes sur la souveraineté alimentaire. Il est essentiel de soutenir les circuits courts», déclare Paloma Gude, qui encourage les communes à suivre cet exemple. Des postulats ont aussi été déposés à Fribourg, Yverdon-les-Bains et Lausanne.
Créer une communauté résiliente
En attendant, le Petit Sécheron souhaite aller plus loin, en créant une véritable communauté au-delà des paniers. Ainsi, yoga-brunch, soirées pizzas, camps de vacances pour enfant et école à la ferme sont organisés. Des événements privés peuvent aussi avoir lieu, tels que des mariages, anniversaires ou réunions d’entreprises, service traiteur inclus. Pour Christel Petit, qui a récemment engagé une responsable communication et événement pour l’assister, cette diversité d’offre est une manière de faire perdurer la ferme familiale, tout en valorisant sa formation initiale en hôtellerie. Pour ce faire, celle qui a habité dix ans à New York s’inspire directement du mouvement Community Supported Agriculture (ou «Agriculture soutenue par la communauté»), l’équivalent américain des ACP(lire l’encadré ci-dessous).
«Là-bas, de nombreuses fermes développent une relation forte avec les habitants, ce qui est très inspirant. Nous souhaitons faire de même ici, en proposant des offres pour toute la famille, qui dépassent le cadre de l’alimentation. Notre objectif est d’aller à l’encontre de la solitude induite par le métier d’agriculteur et rendre la communauté résiliente, souligne-t-elle. Culturellement, le canton de Vaud est moins habitué à ce type d’approche, mais les villageois sont en demande de liens sociaux. Ce modèle est prometteur.»
Un modèle international
La Suisse romande est pionnière de l’agriculture contractuelle de proximité, avec la création de la coopérative Les Jardins de Cocagne, à Genève, en 1978, suivi quelques années plus tard de La Clef des Champs, à Courgenay (JU). Parallèlement, des structures similaires appelées teikei se sont développées au Japon, en réaction à l’industrialisation de l’agriculture. Dans les années 1980, les États-Unis ont suivi le pas avec le mouvement Community Supported Agriculture (CSA), porté par des fermes précurseuses. On peut notamment citer le CSA Garden at Great Barrington, dans le Massachusetts, qui a contribué à diffuser ce modèle dans tout le pays.
En France, un équivalent a été créé en 2001 par le couple de maraîchers Denise et Daniel Vuillon, qui ont mis sur pied la première Association pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) en 2001, en Provence. Depuis, on compte plus de 2300 fermes fonctionnant sur ce principe chez nos voisins, selon l’association Mouvement Inter-Régional des AMAP.





