Le fer de lance de la résistance variétale ne met pas d'eau dans son vin
Ce jour-là, le ciel est bas sur le charmant village d’Hermance, tout au bout de la Suisse. Devant l’ancienne grange à blé récemment transformée en cave, le vigneron Raphaël Piuz accueille les visiteurs d’un geste de la main, tout sourire. Sa famille occupe depuis plusieurs générations la dernière maison avant la frontière française. Le domaine s’étend alentour, en terres helvétiques. Ici, en 2015, le producteur genevois a fait un pari radical: remplacer tous les cépages traditionnels par des variétés capables de mieux résister aux maladies et aux aléas climatiques.
«Pendant des années, la qualité de ma vie dépendait directement de la réussite de la vigne, j’ai appris à lâcher prise», confie d’emblée Raphaël Piuz. Grand brun, bonnet vissé sur la tête, le quadragénaire est d’apparence robuste. Il ne fait cependant pas mystère des états d’âme qui l’ont amené à changer drastiquement ses pratiques.
À la recherche de l’équilibre
Son père, aujourd’hui décédé, lui a transmis le goût de la terre. Il a travaillé jusqu’au bout, sans relâche. Un modèle d’une autre génération que son fils évoque avec respect et admiration, tout en concédant qu’il recherche une vie plus équilibrée. Après trois ans de collège, le jeune homme rejoint l’aventure familiale en 1999. «Las d’être assis, j’ai choisi la voie des champs», raconte-t-il devant un café décaféiné. «Avec l’âge, je fais plus attention à ce que je bois.»
Il ne m’était plus moralement supportable de cultiver des plantes qui ne survivent pas sans une multitude de traitements.
Formé à Châteauneuf puis à Changins, Raphaël Piuz a de nombreux rêves. Dans un monde imparfait, il prône le bon sens et le respect de la nature. En 2005, il crée sur la ferme familiale un secteur de culture maraîchère et de plantes aromatiques cultivé en traction animale, «Les potagers de Gaïa», que son ami Hugo Dufour continue à gérer. Côté vigne, son père lui laisse rapidement les coudées franches, non sans le mettre en garde: il faut se préparer à perdre une récolte sur dix. «Au tournant des années 2010, j’ai enchaîné plusieurs mauvais épisodes. Je ne voyais plus le sens de tous ces efforts», se souvient-il en secouant la tête.
Point de bascule
Cette période de doute marque un point de bascule. Sans se résigner, il décide de repenser sa manière d’exploiter la vigne au regard des connaissances actuelles et de ce qu’il a observé à travers le monde. Car à côté de la vigne, Raphaël Piuz cultive plusieurs passions. Épris de snowboard, il a le goût de la liberté et du risque. Amoureux de musique, il a d’abord joué de l’accordéon avant de former le groupe Gypsy Sound System avec celle qui deviendra son épouse. Ensemble, ils voyagent à travers une quarantaine de pays et donnent plus de 1500 concerts.
Et si la naissance de leur fille, Elsa, marque la fin des tournées, elle signe aussi le retour à la vigne, devenue terrain d’expérimentation. «Avec un enfant et à l’approche de la quarantaine, il était temps de se focaliser sur un seul projet», souligne le Genevois qui concentre alors ses efforts sur la création d’un conservatoire vivant, dans une quête de simplicité et de sens.
Retour aux sources
«La vigne est un métier très traditionaliste, avec de légitimes attaches aux cépages classiques. Toutefois, il est crucial de considérer les réponses biologiques apportées par les variétés robustes. C’est une véritable aubaine pour l’évolution de la viticulture, analyse Raphaël Piuz. Après une série d’années marquées par une très forte pression des maladies, j’ai compris qu’il ne m’était plus supportable moralement de cultiver des plantes qui ne survivent pas sans une multitude de traitements.»
De fait, la vigne cultivée en Europe depuis 8000 ans, aussi appelée Vitis vinifera, qui regroupe les cépages traditionnellement utilisés pour produire du vin (pinot noir, merlot, syrah, chardonnay, etc.) nécessite de nombreux traitements depuis le milieu du XIXe siècle et l’importation de nouvelles maladies depuis les États-Unis. Or, d’autres variétés, comme la vigne américaine et la plupart des vignes sauvages poussant autour du globe sont naturellement résistantes à ces maladies et parasites qui anéantissent la vigne européenne. C’est en croisant naturellement des plants de vigne européenne et des plants de vigne sauvage que les pépiniéristes et sélectionneurs obtiennent ce qu’on appelle un cépage résistant.
Un conservatoire unique au monde
Ses nombreuses tournées musicales internationales permettent à Raphaël Piuz de découvrir l’immense diversité de ces cépages méconnus du grand public et le poussent à transformer intégralement le domaine familial. Le projet, mené à un rythme soutenu, aboutit le 15 avril 2025, faisant du Domaine des Dix Vins le premier vignoble intégralement constitué de 100 cépages robustes et un conservatoire vivant unique au monde.
«Quantitativement, les cépages résistants nécessitent 70 à 80% de pulvérisations en moins et jusqu’à dix fois moins de produits phytosanitaires pour protéger la vigne des maladies, note Raphaël Piuz, qui souhaite aujourd’hui partager ce qu’il a appris. Je ne me positionne pas en donneur de leçons, mais si mon expérience peut contribuer à remettre la viticulture en mouvement et entraîner une diversification variétale, à Genève et plus loin, j’en serai heureux.»
Remettre du mouvement, trouver de nouveaux équilibres. On n’en attendait pas moins d’un musicien.
+ D’infos
Son univers
Un lieu
Le Japon. Un pays qui me touche par son côté à la fois avant-gardiste et traditionaliste.
Un livre
«Le Livre des Secrets» de Deepak Chopra. Une lecture qui rappelle que le corps fonctionne parfaitement même sans l’intervention du mental.
Une musique
«Big Sky» de Reverend Horton Heat. Un morceau rock’n’roll que je trouve hyper motivant et dynamique en ce moment.
Un plat
Les crêpes. Je ne m’en lasserai jamais. Sucrée ou salée, c’est une amie sur qui on peut compter.



