Dermatose nodulaire: «Nous avons le sentiment d'être des pestiférés que l'on abandonne»

À la suite à l'interdiction de faire pâturer le bétail en France, de nombreux agriculteurs suisses se retrouvent dans une situation difficile. Président du syndicat bovin genevois, Didier Pradervand regrette le manque de soutien de la Confédération.
Céline Garcin
© Nicolas Righetti/Lundi13

Didier Pradervand n’est pas du genre à se plaindre. Mais face à la situation actuelle, il se dégage une certaine amertume du président du syndicat bovin genevois. Depuis le 1er avril, les agriculteurs suisses n’ont plus le droit de faire pâturer leur bétail en France. Quelque 6000 bêtes sont concernées. La Confédération a pris cette décision pour protéger le cheptel du pays de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) qui touche les bovins français. Didier Pradervand dénonce «une mesure prise dans des bureaux» et déplore le manque de soutien de la part de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV).

Il y a deux mois la Confédération interdisait l’estivage de bovins en France à partir du 1er avril. Quelle est la situation aujourd’hui?

Elle est compliquée. Beaucoup d’agriculteurs cherchent toujours des alpages en Suisse où faire pâturer leur bétail cet été. Mais c’est difficile de trouver des espaces capables d’accueillir des grands troupeaux, en particulier à Genève.

La taille du terrain est-elle le seul critère important?

Non, il y a aussi la distance par rapport à la ferme et entre les alpages, si le troupeau est éparpillé, à prendre en compte. Ce sont des coûts et du temps de transport en plus. L’altitude du pâturage est aussi déterminante. Au Salève, les bovins peuvent rester 120 à 150 jours; en Valais, ce sera plutôt une centaine. Tous ces éléments sont à considérer dans le choix de la parcelle.

Chaque bête qui ne peut pas aller en estivage coûte environ 1000 francs supplémentaires à l’agriculteur.

Dans certaines zones de Suisse la vaccination contre la DNC est obligatoire, dans d’autres, elle est interdite. Comment faites-vous?

C’est un vrai casse-tête! En particulier pour les agriculteurs qui sont basés dans une région où la vaccination est interdite et qui estivent leurs troupeaux dans une zone où elle est obligatoire. En théorie, ils devraient administrer la substance qu’une fois sur place. Or, c’est beaucoup plus compliqué de piquer les bêtes en alpage qu’à la ferme, car il faut les attraper. Par ailleurs, les régions où l’immunisation est interdite sont parfois frileuses d’accueillir des bêtes auxquelles on a inoculé la maladie, ce qui complique encore la recherche d’alpages.

Didier Pradervand

Issu d’une famille d’agriculteurs présente dans la région depuis 1911, Didier Pradervand est l’un des quatre derniers grands producteurs de lait à Genève. Dans son exploitation à Céligny, il élève 230 bovins, dont 95 vaches laitières. Le quadragénaire préside le syndicat des bovins genevois depuis dix ans. La structure compte aujourd’hui une quarantaine de membres et un cheptel total de 3000 bêtes.

Quelles seront les conséquences pour les agriculteurs qui ne trouveraient pas de pâturages en Suisse?

Elles sont multiples. Tout d’abord, en matière de confort et de productivité. Durant l’été, les bêtes sont mieux en altitude que dans la chaleur de la plaine. Lorsque les températures sont élevées, on observe une baisse de la production de lait et de la fertilité. Une des autres conséquences réside dans le travail à fournir. Les bovins à la ferme demandent davantage de soins qu’en alpage. Enfin, l’avantage du pacage est aussi de nous permettre de faire du fourrage pour l’hiver. Si les bêtes restent en bas, ce ne sera pas possible. Il faudra donc en acheter.

Et du point de vue financier?

Chaque bête qui ne peut pas aller en estivage coûte environ 1000 francs supplémentaires à l’agriculteur.

Des aides sont-elles prévues?

Pour l’instant, nous n’avons rien reçu alors que la vaccination obligatoire a engendré des frais liés au travail administratif et logistique supplémentaire. Pour le pacage, l’OSAV nous a informés que les situations seraient traitées au cas par cas. En gros le message est «débrouillez-vous». Chacun devra se battre pour son exploitation.

Quel état d’esprit domine chez les agriculteurs?

Nous avons le sentiment d’être abandonnés. Nous nous sommes pliés aux décisions de la Confédération, nous avons joué le jeu pour faire barrière à l’épidémie, et aujourd’hui nous avons l’impression d’être des pestiférés. Nous ne pouvons plus mener nos vaches en France, nous n’arrivons pas à les placer en Suisse et nous ne touchons aucune aide pour les frais supplémentaires occasionnés…

Comment envisagez-vous les semaines à venir? Craignez-vous les risques de transmission avec les beaux jours?

C’est vrai que jusqu’à maintenant, il n’y avait aucun risque, parce qu’il faisait trop froid pour les insectes piqueurs, vecteurs de la maladie. Mais je reste confiant. Toute la zone est vaccinée et le vaccin est efficace, il ne devrait donc pas y avoir de problème. Je l’espère sincèrement, car si une vache est malade, tout le troupeau est abattu. Pour un éleveur, cela signifie des dizaines d’années de travail et de sélection qui sont réduites à néant.

Des rentrées en moins pour le syndicat

Le syndicat bovin genevois possède deux alpages en France où paissent chaque été des vaches suisses: un dans le Jura français et un autre dans l’Ain. Leur location couvre en principe un tiers du budget de l’organisation. Mais cette année, les frais de ces alpages pourraient peser lourd sur ses comptes. «Nous engageons des saisonniers pour ouvrir l’eau, installer les clôtures et s’occuper du bétail, détaille Didier Pradervand. Cet été, nous risquons de payer ces salaires dans le vide.»

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