Le secteur de la laine suisse s'active pour reprendre du poil de la bête
Les enjeux
Actuellement, la moitié, voire les deux tiers de la laine suisse ne sont pas valorisés.
Une Fédération suisse de la laine ainsi qu’un groupe d’intérêt vaudois ont vu le jour.
Plusieurs pistes sont explorées pour diversifier les débouchés, comme rapatrier le lavage dans le pays et augmenter les points de collecte.
En fin d’année passée, l’annonce de la fermeture de la filature Laines d’ici, à Cernier (NE), a fait l’effet d’un choc. Depuis plus de vingt ans, cette association valorisait le pelage des moutons de huitante éleveurs locaux, réalisant toutes les étapes de transformation du lavage à la bobine, par petits lots. Mais ces dernières années, le nombre de membres a chuté, tout comme la demande pour du travail à façon.
«Nos produits naturels sont d’une grande qualité, mais la clientèle préfère les laines moins chères et moins rustiques. C’est une grande perte, car nous réalisions un travail de nécessité publique unique en Romandie, regrette la coprésidente Justine Caoudal, qui cherche un repreneur pour les treize machines de l’atelier. Au fond de moi, j’ai toujours l’espoir d’une réouverture, car il y a un engouement pour la laine et les matières naturelles en général.»
Une tonte à perte
En témoigne la création d’une Fédération suisse de la laine en septembre dernier, rassemblant une trentaine d’éleveurs, artisans, fileurs et entrepreneurs. Le but: mettre en commun leurs connaissances, sensibiliser à la valeur de cette matière première locale et la valoriser dans l’artisanat, la mode, le design ou l’industrie. «Il y a une tendance autour du crochet et du tricot, notamment sur les réseaux sociaux. Nous devons saisir cette opportunité pour relocaliser la filière, tout en restant compétitif. C’est un défi», déclare le coprésident Nicolas Daven.
Si cette filière était florissante au début du XXe siècle, permettant notamment de confectionner les couvertures de l’armée, cette ressource est aujourd’hui sous-utilisée. En cinquante ans, le développement des matières synthétiques, la baisse des subventions et la fermeture de l’unique centrale lainière du pays en 2004 ont fait dégringoler les prix, passant parfois de 30 francs à environ 40 centimes le kilo.
Parallèlement, la tonte est restée obligatoire, mais se fait à perte, puisque les éleveurs paient ce service 3,50 francs le kilo. «Ainsi, la moitié, voire les deux tiers de la laine suisse sont soit jetés, soit utilisés comme engrais. C’est un énorme gâchis», constate Jawad Reddani, conseiller agricole en commercialisation et circuits courts chez Proconseil, filiale de l’association vaudoise Prométerre. Parmi les 450 tonnes effectivement collectées, la majorité est transformée en isolant pour la construction par des entreprises suisses comme Fisolan et Fiwo. «La laine doit tout de même transiter par la Belgique, où se situe l’une des dernières laveries industrielles d’Europe. Nous avons perdu les savoir-faire et les infrastructures nécessaires. Il faut y remédier.»
Lavage «par fermentation»
Pour ce faire, un groupe d’intérêt a été créé par Proconseil. Parmi leurs pistes d’action, l’amélioration du système de collecte dans les cantons, afin d’assurer un stockage et un tri selon les qualités de laine. «Actuellement, l’organisation n’est pas optimale. Une journée est généralement organisée une fois par an, au printemps. Mais la période de tonte n’est pas terminée. Le début de l’été serait plus adapté», explique Jawad Reddani, qui informe qu’une coordination avec les syndicats d’élevage vaudois et fribourgeois est en cours.
Nous avons perdu les savoir-faire et les infrastructures nécessaires dans le pays. Il faut y remédier.
Mais surtout, la création d’un centre de lavage est envisagée afin de rapatrier cette étape sur le territoire helvétique. «Vendre de la laine lavée rapporterait plus d’argent aux éleveurs. Cette structure pourrait être gérée par leurs soins, sous forme de coopérative», illustre le conseiller agricole. Un procédé de lavage dit «par fermentation» – nécessitant peu d’intrants chimiques et d’énergie grâce à des micro-organismes naturels – est testé à la Haute école des sciences agronomiques, forestières et alimentaires, à Zollikofen (BE).
Une machine à ultrasons, prenant en charge de petites quantités avec peu d’eau, est également en construction à Genève grâce à la récente association Laine en tout genre. Concernant les eaux usées issues du lavage, des pistes sont explorées pour les valoriser en biogaz ou engrais naturel.
Besoin d’un soutien étatique
Outre l’isolation, plusieurs débouchés sont prometteurs dans l’horticulture, l’agriculture, la matelasserie, le textile ou le mobilier. Des essais de paillage avec la Ville de Lausanne vont aussi être menés. Pour soutenir ce type de transformations, un maximum de 800 000 francs par an est versé par l’Office fédéral de l’agriculture.
Si ces subventions sont nécessaires, elles ne sont pas suffisantes, souligne toutefois Martine Gerber, éleveuse et fondatrice de l’association La Filature de l’Avançon, à Frenières-sur-Bex (VD), qui valorise les toisons des moutons d’une quinzaine d’éleveurs de la région. «Nous avons besoin d’un soutien de l’État pour des infrastructures collectives de grande ampleur afin de rendre la valeur laine plus attractive et mobiliser les éleveurs, en valorisant leur travail», affirme cette membre du Grand Conseil vaudois, qui avait lancé une interpellation sur la question en 2023.
«À l’époque, la réponse avait été peu loquace, preuve qu’il y a un grand déficit d’informations dans ce domaine», pointe-t-elle. L’agricultrice n’a pas baissé les bras pour autant et a participé au lancement d’un Projet de développement régional agricole dans le Chablais, financé en partie par le Canton, dans lequel un projet de fabrication de pellets à base de laine locale est en phase de validation. «C’est une petite étape, mais il faut bien commencer quelque part.»
