«Le système alimentaire n'est pas durable, et tout le monde est concerné»
Les expositions de l’Alimentarium ont longtemps choisi une vision plutôt historique et descriptive. «Systema Alimentarium», tournée vers l’avenir, marque un choix assez radical dans l’histoire du musée. Pourquoi?
Pendant longtemps, les musées de sciences étaient tournés vers l’avenir, vers le progrès et les connaissances à venir. Ce n’est que plus récemment qu’ils se sont davantage inscrits dans une logique patrimoniale. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de revenir à cette première approche. L’alimentation, je veux la traiter comme une science du vivant.
Suivant les conclusions du rapport EAT Lancet, vous présentez un «régime de santé planétaire», qui comprend un recalibrage important de nos assiettes. Dans un climat politique aussi polarisé que celui d’aujourd’hui, ce sont là des vérités que tout le monde n’a pas envie d’entendre…
Il y a, c’est vrai, depuis des décennies, une forme de refus de regarder certaines réalités en face, qu’elles soient environnementales, sanitaires, sociales ou économiques. Le rôle du musée n’est pas d’imposer des comportements — il n’y a pas de loi qui oblige à adopter tel ou tel régime — mais de rendre accessibles des connaissances et de permettre à chacun de faire des choix éclairés. Par ailleurs, l’histoire montre que l’acceptation des connaissances scientifiques prend du temps: les avancées ont souvent rencontré des résistances.
L’exposition souligne que la famine tue 9 millions de personnes tous les ans, alors même que 40% de la population mondiale est en surpoids. Comment expliquer ce paradoxe?
C’est un problème de distribution des ressources, et plus largement un problème de gouvernance globale. Aujourd’hui, on produit suffisamment pour nourrir l’humanité. Le déséquilibre ne vient pas d’un manque de production, mais des choix que l’on fait dans l’organisation du système alimentaire à l’échelle mondiale. Il y a également un enjeu de répartition des ressources. Par exemple, l’utilisation des engrais est très inégale à l’échelle mondiale: certains pays en utilisent beaucoup, tandis que d’autres n’y ont pas accès, alors qu’on pourrait en faire une répartition plus équilibrée à impact environnemental équivalent.
Une exposition pour comprendre et agir
La nouvelle exposition «Systema Alimentarium. Vers une grande révolution alimentaire?» explore les impacts sociaux, environnementaux et éthiques de notre alimentation. Elle interroge les choix des producteurs, industriels, États et consommateurs, tout en révélant comment chaque décision alimentaire contribue à un système complexe et souvent non durable. À travers objets, photographies et installations interactives, l’exposition invite le public à comprendre, réfléchir et agir pour une alimentation plus responsable et consciente.
Votre propos s’articule autour du fait que nous vivons dans un «système alimentaire», une machinerie qui opère à l’échelle planétaire. L’avenir exige-t-il un démantèlement du système pour revenir à des échanges plus locaux?
Il faut faire attention à ne pas opposer de manière trop simpliste une grande industrie agroalimentaire mondialisée et une petite production locale. L’industrie alimentaire, au fond, existe dès lors que l’on ne consomme pas ce que l’on produit soi-même. On lui doit également des éléments essentiels: le développement des sciences alimentaires, le contrôle de la qualité, la connaissance de la composition des aliments, ainsi que des techniques comme la conservation, la congélation ou le conditionnement, si importantes pour la sécurité alimentaire. En revanche, il faut élargir la réflexion aux coûts cachés du système alimentaire: les impacts sur la santé – comme les maladies liées à l’alimentation – ou sur l’environnement. Si ces coûts étaient réellement intégrés dans le prix des aliments, cela changerait profondément notre perception.
Les rôles des différents acteurs de l’industrie alimentaire, du producteur au distributeur au consommateur en passant par les États et les ONG, sont mis en lumière. Selon vous, à qui incombe d’abord la responsabilité de la création de ce nouveau modèle alimentaire?
À tout le monde. L’idée, au fond, est que nous faisons tous partie du système. Chaque acte de consommation contribue à le façonner. Et dans une société comme la nôtre, où nous avons accès à l’information et à des outils démocratiques, nous autres consommateurs avons aussi la possibilité de nous informer, de comprendre et d’agir.
Cette réflexion remet profondément en question notre système alimentaire mondial, notamment ses impacts environnementaux et sociaux. Or le musée est historiquement lié à Nestlé, l’un des plus grands acteurs de l’industrie agroalimentaire…
On peut considérer que, comme tous les acteurs de l’agroalimentaire, Nestlé est confronté aux mêmes défis de durabilité – sociaux, environnementaux et sanitaires – que l’ensemble du système. L’exposition montre justement ces défis. Et ils sont partagés: aujourd’hui, le système alimentaire n’est pas durable, et tout le monde est concerné. Personne ne pourra s’en sortir seul.
Qu’est-ce qui a changé dans votre propre assiette, à la suite de votre travail sur «Systema Alimentarium»?
Aujourd’hui, je suis à peu près incapable d’acheter du poisson ou des crustacés d’élevage. J’ai découvert que près de 80% du poisson pêché n’est même pas consommé par les humains, mais transformé en farine pour nourrir d’autres animaux. C’est monstrueux pour les écosystèmes marins. Plus globalement, cette exposition m’a donné un vrai sentiment de pertinence professionnelle: j’ai l’impression d’aborder des questions qui concernent tout le monde, et cela me motive à continuer à explorer le système alimentaire, à réfléchir à notre rôle individuel et collectif.
Bio express
Anthropologue de formation, Boris Wastiau a dirigé le Musée d’ethnographie de Genève avant d’arriver à l’Alimentarium. Son travail interdisciplinaire croise cultures matérielles, écologie et enjeux contemporains, pour repenser les musées comme des acteurs capables de traiter des défis globaux, de la durabilité à la diversité culturelle.
+ D’infos alimentarium.org