Nageuse nocturne, la loutre poursuit son retour discret dans nos rivières

Près de quarante ans après sa disparition, le mammifère se multiplie dans les cours d'eau alémaniques et tessinois. Cantons, pêcheurs et organisations environnementales préparent le terrain afin d'éviter tout conflit, notamment en cas de dégâts dans les piscicultures.
Lila Erard
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Les enjeux

La présence de l’animal a été attestée dans deux cantons alémaniques ce début d’année.

Un groupe d’accompagnement a été créé par info fauna pour favoriser la cohabitation avec les acteurs concernés, dont les pêcheurs.

Longtemps chassée, cette espèce semi-aquatique est de retour en Suisse depuis 2009.

La biologiste Irene Weinberger est aux anges. Depuis le début d’année, cette experte de la loutre au sein de la fondation Pro Lutra, qui s’engage pour la recolonisation de cet animal en Suisse, n’en finit pas d’annoncer de bonnes nouvelles. En janvier, la présence du mammifère était confirmée pour la première fois dans le canton de Glaris ainsi que dans celui de Soleure, sur les rives de l’Aar, plus de nonante ans après la dernière observation. Un mois plus tard, une première progéniture était attestée dans la vallée du Rhin, à Coire.

Aujourd’hui, une trentaine d’individus vivraient dans le pays, particulièrement en Haute-Engadine (GR), mais aussi dans les cantons de Berne, Saint-Gall et au Tessin. «Il n’est pas facile d’avoir des chiffres précis, car cet animal nocturne est difficilement observable. Il faut se fier à des traces de pattes, des excréments ou des images de caméras thermiques. Mais il n’y a aucun doute sur sa progression. D’ici à quinze ans, on devrait en trouver du Jura jusqu’à Bâle!» se réjouit la spécialiste.

D’Allemagne et d’Autriche

Si l’enthousiasme est grand, c’est que la loutre d’Europe était considérée comme éteinte depuis 1989 dans le pays. En cause: elle était chassée pour sa fourrure épaisse, mais surtout pour diminuer la concurrence sur les populations de poissons, dont elle se nourrit. «Pendant longtemps, les humains la considéraient comme un nuisible. Environ 130 animaux étaient tués chaque année autour de 1900», raconte Irene Weinberger, qui précise que d’autres facteurs comme la pollution des eaux, l’artificialisation des berges et la construction de centrales électriques ont aussi eu un impact négatif. En 1952, Lutra lutra a finalement obtenu le statut d’espèce protégée, grâce aux combats d’organisations écologistes.

Depuis 2009, elle fait un retour timide grâce à l’expansion des populations des pays voisins. «La plupart des individus migrent depuis l’Allemagne et l’Autriche en remontant les cours d’eau. La loutre est très mobile. Les jeunes peuvent marcher plus de 100 km pour coloniser un nouveau territoire.»

Pour autant, comment expliquer leur attrait pour la Suisse? «Difficile à dire. Il y a eu des renaturations de cours d’eau, mais la pollution est toujours très présente. De plus, le dérèglement climatique accentue la mortalité des poissons et les loutres sont victimes du trafic routier. Il reste des parts de mystère», admet-elle.

Une inquiétude croissante

Pour comprendre ce phénomène et établir un état des lieux plus précis, plusieurs programmes sont actuellement menés. Chaque hiver depuis 2017, des dizaines de volontaires parcourent les abords des rivières des cantons de Berne et de Soleure à la recherche de traces, dans le cadre du projet Otterspotter de Pro Lutra.

En Suisse alémanique, des chiens sont aussi entraînés pour détecter les excréments. Plus largement, le service conseil national loutre, mis sur pied par le centre info fauna et mandaté par l’Office fédéral de l’environnement, gère la collecte de données ainsi que la coordination du monitorage génétique à partir d’analyses de déjections et de cadavres. Un groupe d’accompagnement, particulièrement actif depuis l’an dernier, a été créé pour mettre en lien des acteurs concernés par le retour du mammifère, afin d’éviter tout conflit.

Il y a encore beaucoup de freins à sa recolonisation durable à l’échelle nationale, mais cette espèce est plus résiliente qu’on ne le pense.

«En Autriche et en Allemagne, de nombreux pêcheurs et gérants de pisciculture militent pour une réautorisation des tirs, car il y a eu des dégâts. Nous souhaitons éviter ça», déclare Sarah Hummel, responsable du service. En Suisse, des débats intenses ont déjà lieu à ce sujet, complète Daniel Ducret, responsable de projet formation et pêche à la Fédération suisse de pêche et membre du groupe. «Il n’y a pas encore d’impact direct sur les stocks, mais on constate une inquiétude croissante. Pour que le retour de la loutre reste une bonne nouvelle, nous avons besoin de cours d’eau naturels offrant suffisamment d’abris aux poissons. C’est la seule façon d’établir un équilibre stable entre chasseurs et proies.»

En Romandie aussi

Autre mesure préventive visant à favoriser une cohabitation sereine, la révision de l’ordonnance sur la chasse, entrée en vigueur l’an dernier, garantit une indemnisation pour les dommages causés par la loutre aux poissons et aux écrevisses dans des piscicultures et bassins de stockage. Une avancée positive pour Dorian Baan, responsable milieux aquatiques à la division biodiversité et paysage du canton de Vaud, également membre du groupe. «Il y a au moins cinq installations sensibles sur le territoire. Bien qu’aucune observation confirmée n’ait été enregistrée depuis 1975, ce n’est qu’une question de temps. Il faut prendre les devants.»

Seul canton romand à avoir observé le prédateur semi-aquatique, en 2014, Genève espère le voir réapparaître prochainement. «Le plus probable serait qu’il remonte le Rhône depuis la France. Mais malgré nos efforts de renaturation, le biotope genevois n’est pas optimal, parce qu’il y a beaucoup de secteurs artificialisés. Son retour serait toutefois réjouissant, car la loutre est un indicateur de la santé des cours d’eau», souligne Yves Bourguignon, chef de secteur des gardes de l’environnement du canton.

En attendant, un monitorage national pourrait être lancé d’ici à l’an prochain. «Il y a encore beaucoup de freins à sa recolonisation naturelle et durable à l’échelle nationale, mais nous allons dans la bonne direction. Cette espèce est plus résiliente qu’on ne le pense», assure Sarah Hummel.

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