Grâce à ses yeux en verre, l'artisane offre un regard aux personnes qui l'ont perdu
On se sent observé quand on pénètre dans le petit atelier de Marina Buckel, situé au rez d’un immeuble sans charme de la banlieue genevoise. Des dizaines d’yeux sans paupières émaillent l’antre de cette artisane de verre soufflé. Ils nous scrutent plantés dans un socle en bois, guettent, flottant dans un bol de sable, ou implorent sagement rangés dans leur boîte. Chaque œil est unique. Dans son dessin, comme dans l’émotion qui s’en dégage.
Après douze ans de pratique, l’oculariste est capable de reproduire n’importe quel iris. «Les yeux bruns sont les plus difficiles à copier, les nuances sont très subtiles», constate la pétillante quadragénaire. Avec sa grande sœur, Milena, à Sion (VS), elles sont aujourd’hui les seules à maîtriser cet art séculaire en Suisse romande.
Une tradition familiale
Rarissime, le métier ne fait l’objet d’aucune formation officielle. Le secret des prothèses réussies se transmet dans l’intimité du chalumeau. Pour Marina et Milena, ce sera celui de leur père, Matthias.
Chez les Buckel, les yeux en verre sont avant tout une histoire de famille. Le premier à souffler un globe oculaire était l’arrière-grand-oncle, Ernst Greiner. Originaire de Lauscha, un village allemand réputé pour son verre blanc à base de cryolite, il a importé son savoir-faire nordique en s’établissant à Genève en 1896. Le destin a ensuite œuvré pour prolonger la lignée. «Ni mon grand-père, ni mon père, ni ma sœur ou moi nous étions projetés dans cette voie», s’amuse la diplômée en communication visuelle.
Lors de la pose de la prothèse, un changement physique et psychique s’opère chez la personne.
Chez elle, le déclic s’est produit à la sortie de ses études. Une envie d’indépendance et un attrait soudain pour ce drôle d’artisanat alliant des aspects humains et artistiques. «C’est vite devenu une passion», se souvient, presque surprise, la cadette.
Au départ, il a fallu se familiariser avec la cavité d’un œil meurtri. Une étape plus redoutée que difficile. «C’est moins impressionnant qu’on l’imagine, c’est un peu comme regarder à l’intérieur de la bouche.» Puis apprendre les gestes. Des mouvements précis et réguliers qui ne tolèrent aucune approximation. «Je suis perfectionniste en plus», ajoute l’experte attrapant un long tube opaque du village de son arrière-grand-oncle.
L’importance des détails
En quatre générations, la technique a peu évolué. Installée à une petite table en bois face au bec Bunsen, Marina Buckel roule le cylindre entre ses doigts pour le faire chauffer dans la flamme. Avec un point de fusion à 800°C au lieu des 1300 habituels, ce verre-là est malléable au simple chalumeau. Le tube ramolli, l’oculariste souffle à l’intérieur à l’aide d’un long tuyau en plastique. Un bulbe se forme. Ce sera le globe oculaire. «Il faut toujours garder la prothèse dans le feu sinon elle se fragilise.»
Le travail artistique se complique avec l’iris. L’experte possède une multitude de barrettes de verre de différentes couleurs. Elle dépose quelques gouttes de matière fondue sur la pointe du bulbe, puis travaille les nuances avec des bâtonnets de verre torsadés en guise de crayons. Elle tire, tapote, dessine, éloigne une seconde le globe du feu pour mieux l’apprécier, fronce les sourcils et replonge le bulbe dans la flamme. «Tout se joue au millimètre près», insiste l’oculariste, en déposant, la mine concentrée, un point noir au milieu du globe. «Mince, la pupille n’est pas centrée, je ne vais pas pouvoir utiliser cette prothèse», peste-t-elle.
L’authenticité du rendu tient aux détails. Ces quelques filaments rouges étirés depuis l’iris évoquant les vaisseaux sanguins, et ce blanc de l’œil qui tire légèrement vers le jaune. «Je ne fais que du sur-mesure», assure l’oculariste.
Les yeux vairons
Un sur-mesure aussi précis qu’efficace. Les personnes qui la consultent repartent deux heures plus tard avec leurs deux yeux. La pose de la prothèse, un geste simple qui se fait directement au cabinet, émeut toujours Marina Buckel. «Un changement physique et psychique s’opère chez la personne à ce moment-là: elle retrouve son regard et ose à nouveau se montrer, c’est très touchant.»
Si les prothèses en verre offrent une «biocompatibilité parfaite», elles nécessitent d’être renouvelées tous les deux ans. La plupart des patients partent sur un modèle à l’identique, mais des surprises surgissent parfois. «Une octogénaire que je suivais depuis des années m’a un jour demandé un œil vert au lieu de son bleu habituel, se souvient l’oculariste. Elle est repartie avec des yeux vairons, elle était ravie!»
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