Au four et aux poulains: l'intense saison des éleveurs de franches-montagnes
La bise souffle sur Damvant (JU). Les chevaux, plus nombreux dans ce village que les habitants, n’aiment pas entendre siffler le vent à leurs oreilles. Mais l’arrivée des beaux jours les égaie. La douceur du début de printemps permet même aux poulains de faire leurs premières sorties.
Quatre naissances ont eu lieu depuis dix jours dans l’élevage du Clos Virat. Après avoir donné les instructions à ses élèves en vue de la leçon d’équitation qu’elle s’apprête à dispenser, Chantal Pape-Juillard se dirige vers l’écurie pour présenter fièrement ses nouveaux protégés. Le dernier-né a pointé le bout de son museau vers une heure ce matin. Dans une stalle voisine, une jument s’agite, prise de contractions. Le poulinage est attendu dans les prochaines heures. «En général, la mise bas se passe bien, sans que la mère ait besoin d’aide, explique l’éleveuse. Mais il faut rester vigilant. Et un poulain qui n’est pas debout une heure après sa naissance, on doit s’inquiéter.»
Elle parle d’expérience. Voilà vingt-sept ans que l’ancienne secrétaire juridique et son mari Guy ont repris le domaine familial. «Il y avait déjà un élevage chevalin, mais on a agrandi le cheptel. Moi, ce sont les chevaux qui me passionnent», révèle-t-elle le regard pétillant.
Période exigeante
Aujourd’hui, l’exploitation compte environ 150 équidés pour autant de bovins, vaches allaitantes et taureaux d’engraissement. Aux poulains nés sur la ferme s’additionnent chaque année une quinzaine d’autres achetés au sevrage pour être élevés et formés durant trois ans, et ceux confiés en pension.
La saison des poulinages, marquée par des soins constants et quelques nuits blanches, contribue à un début d’année particulièrement chargé, démarré dès janvier avec la sélection des étalons. Les meilleurs spécimens partent au Haras national d’Avenches (VD) pour quarante jours de tests en station qui désignent les reproducteurs FM. En parallèle se poursuit le travail de débourrage en vue des tests en terrain. La vingtaine de ventes seront lancées à partir d’avril et s’étaleront sur toute l’année.
Dernière race suisse
Les petites cavalières passent le licol à leur monture et les sortent pour le pansage. Une jeune fille appelle: «Élégante boite». La monitrice remarque aussitôt l’abcès sur le membre postérieur. Tandis que son époux prend le relais pour évaluer la blessure, elle guide les enfants, discute les points à travailler avec une étudiante, puis repasse à l’écurie.
Très dynamique, l’épouse d’agriculteur est sur tous les fronts. Elle lâche les poulinières portantes qui partent au trot dans la prairie voisine, visiblement ravies de se dégourdir les pattes. Au tour des juments allaitantes de prendre l’air avec leurs petits, sautillant autour d’elles sur leurs hautes jambes encore frêles. La naisseuse ne s’attarde qu’un instant sur le spectacle. La revoici donnant la dernière main aux préparatifs du cours.
Les cours sont aussi une vitrine auprès des acheteurs. Pas besoin d’explications: le franches-montagnes est le cheval de famille par excellence.
Tout en tondant la crinière d’une jument, elle décrit ce toilettage comme standard de la race, ajoutant avec malice qu’elle rase cette beauté de 18 ans surtout pour la rajeunir. Puis elle aide une fillette à sangler sa selle. «Voir mes enfants monter a créé des envies et j’ai reçu des demandes de cours, note l’Ajoulote. J’ai continué à en donner deux fois par semaine. C’est aussi une vitrine auprès des acheteurs. Pas besoin d’explications: le franches-montagnes est le cheval de famille par excellence». Ce caractère calme est fixé comme objectif d’élevage, tout comme la taille n’excédant pas 160 cm au garrot et la robustesse, qui en font un cheval prisé pour le sport, l’attelage et les loisirs.
Plusieurs cordes à son arc
Le groupe passe dans la carrière et commence par quelques tours de piste, tentant de garder le cap malgré la présence près du carré de sable de jeunes chiots qui intimident les montures. Au loin paissent quelques équidés dans un pré. «Ce sont des chevaux de sport, indique Chantal Pape-Juillard. Après une journée dehors, ils seront détendus pour travailler tout à l’heure. J’essaie d’exercer chaque bête deux fois par semaine.»
La juge d’équitation est chargée de leur suivi tout au long de l’année, collaborant pour la vente avec sa belle-fille Carola qui forme les jeunes chevaux sous la selle, tandis que son mari et son fils se consacrent davantage aux travaux des champs de juin à septembre. «On sait quand un taureau est prêt pour la viande, alors qu’on ne peut prévoir combien de chevaux seront vendus dans le mois, note-t-elle. Mais les factures continuent d’arriver, donc on ne met pas tous nos œufs dans le même panier. C’est un métier de passion, devenu moins rémunérateur. Notre structure est solide parce que nous faisons tout nous-mêmes. Si on doit payer pour former ses poulains, ça ne rapporte rien. Pour beaucoup, l’élevage est un à-côté, ce qui pousse certains à vendre à bas prix.»
Sélectionner pour l’avenir
Les élèves s’entraînent à franchir une croix. Une petite écuyère récompense un joli saut de baisers sur l’encolure. La prévenance d’une jument, qui freine son élan quand elle sent sa cavalière glisser, enorgueillit la monitrice. C’est une qualité typique de la race que les poulains acquièrent au contact des autres, et pour laquelle l’éleveuse garde tout son engouement malgré les maladies génétiques pesant ces dernières années sur les lignées.
«Pour deux d’entre elles, les deux parents doivent être porteurs pour faire courir un risque au poulain, les règles ont été assouplies, relève-t-elle. Mais la PSSM (myopathie de stockage de polysaccharides), qu’un seul des géniteurs peut transmettre, est vraiment à éradiquer. La race a aussi besoin de diversité dans les croisements. Nos poulains de l’année sont tous issus d’un étalon différent. Et je m’apprête à traverser la Suisse jusque vers Vaduz pour faire saillir une jument par un reproducteur que j’apprécie.»
Les jeunes filles sortent de la carrière pour aller desseller leur compagnon. À l’écurie, la vétérinaire s’active au chevet d’Élégante, sous l’œil inquiet que sa fille Rebelle glisse par la lucarne. Sur un cheptel de 150 têtes, des soins sont souvent requis. Un peu plus encore en période de naissances.
Trois maladies héréditaires
«La myopathie de stockage de polysaccharides (PSSM) présente un risque pour le poulain avec un seul parent porteur et est cause d’exclusion pour un étalon reproducteur, indique Pauline Queloz, gérante de la FSFM. Depuis 2026, on n’exclut plus les porteurs de fibrose hépatique de Caroli (CLF) et de pancréatite induite par l’hypertriglycéridémie (HIP) , dues à un gène récessif, mais on encourage à tester aussi les juments via des commandes groupées. L’idée est de favoriser la diversité génétique, qui peut se calculer pour de futurs croisements via poulainvirtuel.ch.»
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