«La bouse rapporte plus que le lait»: la chronique de Valentin Emery

Un œil sur le Palais fédéral: tous les mois, le journaliste Valentin Emery partage sa vision de la politique agricole. Dans ce billet, il s'attarde sur la crise qui touche le secteur laitier.
Valentin Emery
© Marcel G.

Cette chronique me permet parfois de tourner en dérision des sujets de politique agricole. Mais cette fois-ci, difficile de faire de l’humour face à l’ampleur de la crise que traverse le secteur laitier suisse. La surproduction fait chuter le prix du lait à un niveau historiquement bas et met les agriculteurs sous forte pression. Les causes avancées par la branche sont multiples. Un été aux conditions météorologiques très favorables a permis de produire des fourrages abondants. Parallèlement, les droits de douane américains et le franc fort ont provoqué un recul des exportations.

Mais ces facteurs conjoncturels n’expliquent pas tout. Le mal est bien plus profond, il est structurel. Aujourd’hui, le système encourage les paysans à produire un maximum. Pour cela, ils doivent investir massivement. Et donc produire toujours plus pour rembourser leurs dettes. Tout cela, notamment, pour que les transformateurs exportent à l’autre bout du monde. Une agriculture industrielle où de nombreuses vaches ne montent même plus à l’alpage et sont nourries avec des aliments concentrés. Qu’on soit clair, cette situation, les producteurs la subissent.

Ce constat n’est pas nouveau. Cela fait des années qu’il est difficile de vivre du lait en Suisse. Ou comme me le disait une fois un agriculteur également producteur de biogaz: «La bouse de mes vaches me rapporte plus que leur lait.» La situation est d’autant plus délicate pour ceux ayant récemment investi dans leurs domaines. D’ailleurs les chiffres ne mentent pas: si la production augmente, le nombre d’exploitations, lui, baisse constamment. En 2024, plus de 500 fermes ont cessé la production laitière. Le mal-être paysan détruit à petit feu des familles qui pourtant ne comptent pas leurs heures. Bien sûr, certaines s’en sortent bien, très bien même. Mais cela ne doit pas occulter les grandes difficultés des autres. Rien de nouveau non, mais une crise toujours plus profonde.

Alors que faire pour sortir de l’impasse? Dans l’immédiat, espérer un élan de solidarité. Des consommateurs, en se tournant vers les laits équitables et produits locaux. Et des distributeurs pour les (ré)introduire et les valoriser. Mais il en faudra davantage pour sauver une production éclatée sur le territoire qui ne se limite pas à quelques centaines de mégafermes en plaine. Pour l’instant, cette volonté semble faire défaut au Parlement et parmi les acteurs dominants du secteur. Mais l’ampleur de la crise actuelle pourrait susciter un réel un électrochoc.

En tout cas, si rien n’est fait, les petites exploitations continueront de disparaître les unes après les autres. Les alpages se videront. Ô, la vie continuera. Il restera bien sûr quelques vaches en montagne, pour faire joli. Les touristes apprécieront. Mais la Suisse aura perdu un savoir-faire, une tradition ancestrale.

Achetez local sur notre boutique

À lire aussi

Accédez à nos contenus 100% faits maison

La sélection de la rédaction

Restez informés grâce à nos newsletters

Icône Boutique Icône Connexion