Le monde des champignons dévoile sa face cachée

Après plus de dix ans de collaboration, le photographe Mario Del Curto et la mycologue Katia Gindro publient Fungi – Le monde sans fin des champignons. Une enquête qui descend au cœur du règne fongique et brouille les repères.
Diane Zinsel

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© Mario Del Curto
© Mario Del Curto
© Mario Del Curto
© Mario Del Curto

Les images de Mario Del Curto évoquent tour à tour une peau parcourue de poils, des coraux, des paysages lunaires, martiens ou labyrinthiques. Des légendes les accompagnent pour situer et identifier ce qui ne saute pas aux yeux: toutes ces photos immortalisent des champignons. Mais Fungi n’est pas le guide du parfait champignonneur, c’est une plongée dans le monde fascinant du mycélium.

«Le mycélium, c’est la partie souterraine du champignon, ce qu’on ne voit pas mais qui constitue 95% de son existence», explique le photographe qui ne soupçonnait pas la présence «invisible» de cet univers. C’est Katia Gindro, mycologue vaudoise en charge d’un groupe de recherche spécialisé à Agroscope, qui lui en a ouvert les portes et qui signe aujourd’hui le récit théorique de l’ouvrage.

Au début, une émission de radio

Remontons près de dix ans en arrière: Mario Del Curto est en train de terminer la publication de deux autres enquêtes photographiques consacrées au vivant: Humanité végétale et Les graines du monde. Arpenteur des forêts, le Vaudois a depuis toujours un faible pour les amadous.

Ces champignons de troncs, qu’il considère un peu comme «des exclus de la forêt», sont essentiels et pourtant ignorés par les promeneurs. Après avoir entendu Katia Gindro s’exprimer dans une émission radio, il la contacte pour en savoir davantage sur cette famille méconnue. La passion communicative de la scientifique marque le début de leur collaboration.

Des organismes sans limites

«Les champignons n’ont aucune barrière, aucune limite. Ils sont partout et sont capables de développer rapidement des stratégies de vie et de nutrition en adéquation avec leur environnement, chose que nous ne sommes pas capables de faire», explique la scientifique, qui se verrait bien travailler sur les champignons de l’extrême dans une prochaine publication.

Ils sont présents partout, des fosses des Mariannes aux sommets enneigés, en passant par les sous-sols. Ils dépolluent, soignent, nourrissent et sont à la base du recyclage de la matière organique. «Sans champignons, il n’y aurait pas de vie», résume-t-elle.

Règne sous-estimé

Pourtant, il a fallu des siècles à la science pour s’intéresser au règne fongique, pendant longtemps classé dans celui du végétal. Fungi dédie d’ailleurs un chapitre à l’histoire de la mycologie à travers les temps depuis l’Antiquité. «J’y tenais, car cette évolution intellectuelle au sujet des champignons, un sujet oscillant entre peur, fascination, et inconnu, est très révélatrice, souligne Katia Gindro. Comprendre que le champignon n’est pas ce que l’on voit ou mange parfois, mais bien ce qui ne se voit pas, a tout de même pris environ vingt siècles».

Suggérer avant tout

Alors comment saisit-on l’invisible? «Je passe beaucoup de temps à plat ventre, plaisante d’abord Mario Del Curto. Charles-Henri Favrod, le fondateur du Musée de l’Élysée, disait que la photographie, c’est l’art du détournement. Je pense qu’une grande partie de mon travail a été réalisée avec cette idée en tête: à travers une image, faire penser ou suggérer quelque chose derrière l’apparence».

Ainsi au fil des pages, on découvre des champignons qui ressemblent étrangement à des animaux, la structure d’une truffe qui évoque des tissus humains, une culture en boîte de Pétri qui renvoie à des images de télescope. Fungi brouille les repères pour essayer de rappeler que «dans la matière et dans l’infiniment petit, la différence entre les règnes n’est pas si grande que ça. C’est un aspect que nous espérons avoir réussi à transmettre», soulignent les deux auteurs.

Brique par brique

Si Mario Del Curto aime photographier à hauteur d’œil, il a dû parfois s’écarter de ses habitudes, et même un peu «trahir» ses principes en recourant à la microscopie électronique. «J’ai aussi mixé les approches en mêlant un travail esthétique au documentaire et au reportage», explique-t-il, nous confiant qu’il ne s’est pas imposé de limite. La seule difficulté a été de se trouver «au bon moment, au bon endroit» pour surprendre certains champignons, êtres vivants éphémères par excellence, qui n’obéissent pas au calendrier d’un photographe.

Le livre s’est construit brique par brique, de manière un peu atypique, au gré des rencontres et des discussions. «On s’est invités dans différents projets scientifiques liés aux champignons. Chaque fois qu’il y avait une expérience ou découverte insolite, on y allait», raconte Katia Gindro. Des projets allant de l’analyse de l’air dans la stratosphère à celle des sédiments du lac, ou encore la dépollution des sites contaminés.

Aborder des thématiques grand public

L’ouvrage s’intéresse également à celles et ceux qui font des champignons une gourmandise gastronomique. «Il est le fruit d’un équilibre entre récits photographiques, textes scientifiques vulgarisés et observations documentaires qui se répondent au fil des 320 pages», précise Mario Del Curto.

«Je crois que nous avons réussi à proposer un panorama plutôt large et à aborder toutes les thématiques d’intérêt pour le grand public. Et puis, je ne pensais pas que j’arriverais un jour à prouver à quel point la moisissure peut être belle», complète Katia Gindro. «Si notre travail permet au public de voir les champignons avec un autre regard, ce serait génial», ajoute son complice. Autant livre d’art que livre de vulgarisation, Fungi lève un coin du mystère qui entoure les champignons et leur manière d’habiter le monde.

+ D’infos Fungi – Le monde sans fin des champignons, Nouvelles Editions Humus, 320 pp.Exposition du 28 novembre 2026 au 28 mai 2027 au théâtre du Crochetan, Monthey (VS). Vernissage le 28 novembre à 17h.

À propos des auteurs

Né à Pompaples (VD), Mario Del Curto est un photographe autodidacte qui aime s’aventurer hors des sentiers battus. Outre le vivant, il explore aussi depuis 1983 les univers des créateurs d’art brut, qui lui valent une reconnaissance internationale. De son côté, Katia Gindro, qui a vu le jour à Pully (VD), est biologiste. Docteure en mycologie, elle dirige depuis 2008 le groupe de recherche spécialisé d’Agroscope. Ses travaux portent notamment sur les champignons pathogènes de la vigne et la production de composés antifongiques. Elle enseigne la mycologie à l’Université de Genève depuis 2019.

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